Enfin, on se leva…

Alfred Assollant | François Bûchamor (1873)

Enfin, on se leva de table […]
Il était déjà sept heures du soir et M. Jean-Bap­tiste avait fait poser dans la cour trente ou qua­rante draps de lit pour faire une tente et garan­tir les dan­seurs de la pluie qui com­men­çait à tom­ber. En même temps, il avait fait poser, à cinq pas l’un de l’autre, plus de cin­quante ton­neaux vides sur les­quels on voyait des chan­delles allu­mées ; de sorte que jamais, depuis que le monde est monde, on n’avait vu pareille illu­mi­na­tion dans la com­mune de Néoux. Enfin, pour ache­ver la fête et don­ner du cœur aux plus fati­gués, il avait fait venir deux joueurs de cor­ne­muse de Crocq et deux joueurs de vio­lon, l’un de Fel­le­tin et l’autre de Bous­sac ; et au fond de la cour, la vieille Fran­çoise, sa ser­vante, aidée de deux ou trois voi­sines, était char­gée d’offrir du pâté, du jam­bon et du vin à tout le monde.
[…] Toutes les filles se mirent à bais­ser les yeux en nous regar­dant de côté, les hommes vinrent nous don­ner la main et les petits enfants se frot­tèrent contre nous, tâtant nos habits pour voir com­ment nous étions faits, et tout fiers de voir de si près et de tou­cher les sol­dats de Sambre-et-Meuse.

[…]

Et, en effet, j’allai dan­ser la bour­rée à quatre avec M. le maire, ma sœur Goton et la petite Marion Dagnaux une jolie fille et ma parent, par la grand’mère qui était la cou­sine ger­maine de la mienne.
Mon­sieur Jean-Bap­tiste ne s’épargnait pas, quoiqu’il eût déjà près de qua­rante ans. C’était, après mon frère Jean, le pre­mier dan­seur de bour­rée de la com­mune. Pour moi, tout le monde avoua que je fai­sais bien mon ser­vice et que je n’avais pas oublié les bonnes choses au régi­ment.
Quant à Goton, elle était aux anges d’avoir M. le maire pour lui don­ner la main et moi pour lui faire face.
Ensuite, tous les jeunes gens qui se trou­vaient là choi­sirent leurs dan­seuses, et l’on tapa des pieds et des mains, et l’on cria de joie, et l’on tour­na, et l’on vira, et l’on man­gea, et l’on but de telle façon, M. le maire exhor­tant cha­cun et don­nant l’exemple, qu’il fut par­lé de cette soi­rée-là dans tout l’arrondissement, et que per­sonne, excep­té les vieux, ne quit­ta la place avant minuit.
A la fin, quand on vit que les chan­delles s’éteignaient, que les joueurs de cor­ne­muse per­daient le souffle, et que les vio­lons n’allaient presque plus, on alla remer­cier M. Jean-Bap­tiste et lui dire adieu.

Alfred Assol­lant, Fran­çois Bûcha­mor, Édi­tions Gar­nier, « Clas­siques popu­laires », 1978, 138–142.

Après le repas consé­quent offert par le maire, vient l’heure du bal, dont l’incroyable mise en place, là encore, est la preuve de la géné­ro­si­té du pre­mier édile de la commune.

L’occasion pour tout le monde, de la com­mune et des envi­rons, et plus par­ti­cu­liè­re­ment les enfants et les jeunes femmes, de décou­vrir ces braves sol­dats de Sambre-et-Meuse.