6 juin. — Vu Limoges et visi­té ses manu­fac­tures. C’était cer­tai­ne­ment une sta­tion romaine ; quelques traces de son anti­qui­té sub­sistent encore. La ville est mal construite, avec des rues étroites et tor­tueuses, les mai­sons hautes et peu plai­santes. Elles sont bâties en gra­nit et en bois, avec des lattes et du plâtre, pour évi­ter la chaux, article cher ici, car on la fait venir d’une dis­tance de douze lieux ; les toits sont cou­verts de tuiles ; ils font saillie et sont presque plats, preuve évi­dente que nous avons quit­té la région des neiges. L’édifice public le plus remar­quable, c’est une belle fon­taine ; l’eau y est ame­née de trois quarts de lieue par un aque­duc voû­té ; elle passe sous un rocher, à une pro­fon­deur de soixante pieds pour arri­ver à l’endroit le plus éle­vé de la ville, d’où elle tombe dans un bas­sin de 60 pieds, taillé dans un seul bloc de gra­nit ; l’eau pénètre dans des réser­voirs, gar­nis d’écluses, qui sont ouverts pour arro­ser les rues ou en cas d’incendie.

La cathé­drale est ancienne, et la voûte est en pierre ; il y a des ara­besques en pierre aus­si hautes, légères et élé­gantes que ne peut se van­ter d’en pos­sé­der aucun édi­fice moderne, déco­ré dans le même style.

L’évêque actuel a édi­fié un grand et beau palais, et son jar­din est ce que l’on peut voir de plus beau à Limoges, car il domine un pay­sage dont la beau­té peut dif­fi­ci­le­ment être éga­lée ; il serait vain d’en don­ner une des­crip­tion plus déve­lop­pée que celle qui est stric­te­ment néces­saire pour pous­ser les voya­geurs à le contem­pler. Une rivière ser­pente à tra­vers la val­lée, envi­ron­née par des col­lines qui pré­sente l’ensemble le plus gai et le plus ani­mé de vil­las, de fermes, de vignes, de prai­ries en pente et de châ­tai­gniers, si har­mo­nieu­se­ment mêlés qu’ils com­posent un tableau vrai­ment délicieux. […]

A Limoges, la place d’intendant a été ren­due célèbre, parce qu’elle a été occu­pée par cet ami de l’humanité, Tur­got, dont la répu­ta­tion bien méri­tée dans cette pro­vince l’a pla­cé à la tête des finances fran­çaises, comme on peut le voir dans cet ouvrage aus­si véri­dique qu’élégant, La Vie de Tur­got, par le mar­quis de Condor­cet. La répu­ta­tion que Tur­got a lais­sée ici est consi­dé­rable. Les superbes routes sur les­quelles nous avons voya­gé, à tel point supé­rieures à toutes celles que j’ai vues en France, comp­taient par­mi ses bonnes œuvres, une épi­thète qu’elles méritent bien, car elles n’ont pas été faites par cor­vées.

Arthur Young, Voyages en France en 1787, 1788 et 1789, Armand Colin, 1931, p.96–98 (dis­po­nible sur Gal­li­ca).

Cet extrait des Voyages en France d’Arthur Young évoque sa visite à Limoges et en dresse un état des lieux des construc­tions urbaines. Il décrit ain­si une fon­taine, la cathé­drale Saint-Étienne, le palais épis­co­pal et ses jar­dins, tout en évo­quant le lien de l’intendant Tur­got à la ville de Limoges.