C’était bien là l’errant de la lande, le fami­lier des gorges désertes où le Doustre, en sa course impé­tueuse, se heurte aux blocs de gra­nit. Il cor­res­pon­dait bien au type légen­daire qui gou­verne les bêtes démones et exerce l’antinagualisme. On sait que la croyance au « nagua­lisme », ce pacte étrange conclu entre l’homme et l’animal, est com­mune à bien des peuples qui n’ont jamais eu entre eux aucun contact.

[…]

Notre homme pos­sède, dit-on, un grand empire sur le loup.Par ses exor­cismes ou ses incan­ta­tions il l’écarte des trou­peaux, il « l’enclavèle », selon l’expression limou­sine. A sa pré­sence le loup s’enfuit, la gueule béante, dans l’impossibilité de mordre ; sa cruau­té res­te­rait ain­si para­ly­sée jusqu’au moment où il a tra­ver­sé un cours d’eau.

[…]

L’homme donc était près de nous, sur la ter­rasse du châ­teau. Nous étions à l’écart, à l’ombre. La tête obs­cure du sor­cier se déta­chait sur des nuages écla­tants qui au loin ram­paient dans les contre­forts des monts d’Auvergne. Il parais­sait inquiet, regar­dant de tous côtés à la déro­bée, comme s’il eu redou­té un dan­ger. Mon hôte lui expli­qua que j’avais enten­du par­ler de sa puis­sance et que je dési­rais faire son por­trait. Il parût flat­té et se prê­ta de bonne grâce à notre désir. Tan­dis qu’il posait, étrange, les yeux dans les nuées, M. de Pebeyre, très adroi­te­ment, ame­na la conver­sa­tion sur les loups.

« On dit que vous le gou­ver­nez à votre guise, dit-il en s’adressant au sor­cier ; pour­tant je sais qu’en votre pré­sence le loup dévo­ra un jour une bre­bis ! C’est bien que vous n’y pou­viez guère…
— Oui, dit l’homme, c’est vrai, un soir j’étais là-bas vers le Doustre, avec ma pauvre défunte, il fai­sait un temps noir…le vent soufflait…le trou­peau s’était écar­té, la bête sor­tit du bois et se jeta sur la plus belle bre­bis. Je l’avais appelé…le maître m’avait fait du mal, je vou­lais me ven­ger.
— Mais, dites, l’avez-vous man­gée, cette bre­bis?…»
Il se recu­la effa­ré :
« Vous croyez donc, mon­sieur, que nous vou­lons prendre la rage du loup, le mal de mordre!…»
On a hor­reur de la bête tou­chée par le fauve, vivante ou morte, en Cor­rèze.
« Mais com­ment pou­vez-vous gou­ver­ner ain­si le loup, sou­vent même sans le voir?…
— Oh ! mon­sieur, voi­ci long­temps que je ne le gou­verne plus ; ces bêtes deviennent rares. Autre­fois, elles arri­vaient jusqu’à Laroche-Canillac, elles quit­taient les forêts et tra­ver­saient le Doustre au bas de la ville et erraient par les rues en hur­lant. J’ai vu sou­vent la nuit reluire leurs yeux rouges comme les char­bons du feu…personne n’osait sor­tir. Il y a des années de cela, j’ai oublié le secret, il fau­drait du temps pour se souvenir…oh ! Oui…du temps!…du temps!…»

L’homme était de nou­veau pris d’inquiétude, il cher­chait évi­de­ment un pré­texte pour se reti­rer. M. de Pebeyre insis­tait :
« Je sais que debout sur un rocher vous éten­dez les bras, vous pro­non­cez des paroles magiques ; mais que dites-vous?…
— On dit : tapa minaou, diable te gare, laisse la bête, elle n’appartient ni à toi ni à moi, mais elle appar­tient.…
— Et puis ?
— J’ai oublié… ce sont de mau­vaises affaires. »
Il trem­blait.
« Vous pou­vez tout dire, n’ayez crainte. » Et il lui glis­sait un cha­pe­let dans les doigts…
L’homme se leva fris­son­nant, son visage était plein d’épouvante.
« Je vous dit que ce sont des choses dia­bo­liques, fit-il d’une voix sourde, que Dieu me par­donne…»
Et brus­que­ment il nous quitta.

Gas­ton Vuillier, « Chez les magi­ciens et les sor­ciers de la Cor­rèze », Le Tour du monde, n° 43, 28 octobre 1899.

Pour son repor­tage « Chez les magi­ciens et les sor­ciers de la Cor­rèze », Gas­ton Vuillier se rend au châ­teau de Pebeyre afin de ren­con­trer « le fameux meneur de loups » :

C’était un homme tra­pu, por­tant la blouse et coif­fé du cha­peau auver­gnat. Sa face était épaisse et large, ses petits yeux vifs, fuyants, inquiets, rou­laient des éclairs dans l’ombre des sourcils.