Au bord de la Creuse

George Sand | Correspondance (1882)

Au bord de la Creuse, à cinq lieues d’Argenton, vers le midi, nous avons dû voir le soleil un peu plus occul­té que vous ne l’avez vu à Paris. Nous fai­sions une assez longue pro­me­nade à pied dans un des plus ado­rables coins de la France. Le ravin où coule la Creuse est bor­dé en cet endroit, sur une lon­gueur de plu­sieurs lieues, par des pla­teaux éle­vés, sou­te­nus de schistes redres­sés sur de puis­santes assises de gneiss et de gra­nit pit­to­res­que­ment dis­lo­qués. Une splen­dide végé­ta­tion perce autour de ces blocs sau­vages, et la Creuse, tan­tôt agi­tée, bouillonne par­mi leurs débris, tan­tôt, lim­pide et unie, les reflète comme un miroir.

De la petite église de Ceaul­mont, per­chée au, plus haut des rochers, la vue plonge dans ces pro­fonds méandres ado­ra­ble­ment com­po­sés, et s’étend au-des­sus des ravins et au-des­sus des pla­teaux jusqu’aux mon­tagnes de la Marche.

Le hasard de la pro­me­nade nous avait donc conduits dans un des sites les plus favo­rables pour obser­ver l’effet pit­to­resque de l’occultation du soleil, sur une grande éten­due de ciel et de ter­rains. Nous étions là juste au moment où le phé­no­mène s’est pro­duit le plus com­plet, et le ciel char­gé de plu­sieurs couches de nuages nous a per­mis de voir à l’œil nu, à vingt reprises dif­fé­rentes, le mince crois­sant qui sem­blait cou­rir dans les nuées chas­sées par des cou­rants supé­rieurs assez forts. Ce crois­sant res­sem­blait tel­le­ment à celui de la lune, que les pay­sans, éton­nés, croyaient le voir à la place du soleil sans trop s’inquiéter de ce que le soleil lui-même était deve­nu. A ce moment-là, les nuages, qui s’étaient amon­ce­lés comme un orage, se sont rapi­de­ment éten­dus en stra­tus légers, et la cam­pagne a pris un ton par­ti­cu­lier assez sem­blable à celui de l’aube, avec cette dif­fé­rence bien sen­sible et qui consti­tue l’originalité du spec­tacle, qu’au cré­pus­cule du matin ou du soir, les hori­zons du ciel se colorent du côté du soleil et que ceux de la terre se des­sinent net­te­ment, lais­sant la nuit enva­hir le zénith ; tan­dis que, durant l’éclipse, la nuit sem­blait se faire et venir à nous de toutes les pro­fon­deurs de l’horizon pour se dis­si­per vers le som­met de la voûte céleste. Ain­si les loin­tains étaient indé­cis et entiè­re­ment déco­lo­rés, sans que les objets rap­pro­chés fussent sen­si­ble­ment alté­rés. Quand le crois­sant solaire se déga­geait des nuages, il suf­fi­sait même à pro­je­ter for­te­ment les ombres autour de nous, et ce contraste d’une assez vive lumière sur nos têtes avec l’éloignement obs­ti­né des loin­tains offrait un aspect de la nature très inso­lite et très frappant.

[…]

Les coqs ont aus­si jeté beau­coup de fan­fares simul­ta­nées de tous les points habi­tés de la cam­pagne ; mais aucun autre ani­mal n’a don­né signe d’étonnement ou de ter­reur. Les pay­sans qui ne nous ont pas vus regar­der en l’air ne se sont aper­çus de rien ; d’où je conclus que notre père le soleil peut nous reti­rer les cinq sixièmes de sa lumière sans que la terre s’en res­sente beaucoup.

George Sand, Cor­res­pon­dance, tome IV, Cal­mann Lévy, 1883, p.103–105.

Ins­tal­lée à Gar­gi­lesse en ce mois de juillet 1857, George Sand fait état, dans l’une de ses lettres, des obser­va­tions qu’elle a pu faire au cours de l’éclipse obser­vée depuis l’« église de Ceaul­mont, per­chée au, plus haut des rochers ».

Bibliographie

George Sand, Car­nets de voyages à Gar­gi­lesse, Chris­tian Pirot, Saint-Cyr-sur-Loire, 1991.