Après avoir regardé…

George Sand | Jeanne (1844)

Après avoir regar­dé les trois lions de gra­nit, monu­ments de la conquête anglaise au temps de Charles VI, ren­ver­sés par les pay­sans au temps de la Pucelle, bri­sés, muti­lés et deve­nus informes, qui gisent le nez dans la fange, au beau milieu de la place de Toull, Guillaume se diri­gea vers la tour féo­dale, dont les fon­de­ments sub­sistent dans un bel état de conser­va­tion, et dont un habi­tant de l’endroit s’est fait un caveau pour ser­rer ses den­rées. Il l’a recou­verte de terre au niveau du pre­mier étage et a pra­ti­qué des degrés en dalles pour mon­ter sur cette petite plate-forme, qui est le point culmi­nant de la mon­tagne et de tout le pays. Aujourd’hui que le mou­ve­ment des idées, l’étude de l’antiquité et le sen­ti­ment des­crip­tif de la nature ont don­né, même à cette contrée per­due, une sorte d’impulsion explo­ra­trice, il peut arri­ver qu’en automne on ren­contre par­fois sur la pla­te­forme de Toull un col­lé­gien de Bourges en vacances, un avoué tou­riste de la Châtre, un ama­teur-cicé­rone de Bous­sac. Mais à l’époque où Guillaume s’y arrê­ta pour la pre­mière fois, il eût dif­fi­ci­le­ment trou­vé à qui par­ler. La petite popu­la­tion du hameau était tout entière aux tra­vaux des champs, et, à l’heure de midi, on enten­dait à peine glous­ser une poule en maraude dans les enclos. Guillaume fut étour­di de l’immensité qui se déploya sous ses yeux. Il vit d’un côté la Marche sté­rile, sans arbres, sans habi­ta­tions, avec ses col­lines pelées, ses étroits val­lons, ses coteaux arides, où il semble par­fois qu’une pluie de pierres ait à jamais étouf­fé la végé­ta­tion, et ses crom­lechs gau­lois s’élevant dans la soli­tude comme une pro­tes­ta­tion du vieux monde ido­lâtre contre le pro­grès des géné­ra­tions. Au fond de ce morne pay­sage, le jeune baron de Bous­sac vit la petite ville dont il por­tait le nom, et son joli cas­tel per­du comme un point jau­nâtre dans les rochers de la Petite-Creuse. En se retour­nant, il vit à ses pieds le Com­braille, et plus loin encore le Bour­bon­nais avec ses belles eaux, sa riche végé­ta­tion et ses vastes plaines qui s’étagent en zones bleues jusqu’à l’incommensurable limite cir­cu­laire de l’horizon. C’est un coup d’œil magni­fique, mais impos­sible à sou­te­nir long­temps. Cet infi­ni vous donne des ver­tiges. On s’y sent humi­lié d’abord de ne pou­voir suivre que des yeux le vol de l’hirondelle à tra­vers les splen­deurs de l’espace ; puis la pro­fon­deur du Ciel qui vous enve­loppe de toutes parts, vous éblouit ; la viva­ci­té de l’air, froid en toute sai­son dans cette région éle­vée, vous pénètre et vous suffoque.

George Sand, Jeanne, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.48–50.

De cette mon­tagne de Toulx-Sainte-Croix, qu’il a par­cou­ru à la recherche de ves­tiges antiques, Guillaume de Bous­sac peut embras­ser d’un seul regard un — trop ? — vaste pano­ra­ma d’où émerge Bous­sac et son châ­teau à flanc de falaise, sur­plom­bant la Petite Creuse.