Per­du dans ses pensées…

George Sand | Jeanne (1844)

Per­du dans ses pen­sées et repas­sant dans son esprit les pom­peuses des­crip­tions de la Gaule poé­tique de Mar­chan­gy, il lais­sa sur sa gauche le camp romain de Sou­mans, et se diri­gea, un peu à l’aventure, vers la mon­tagne de Toull qu’il s’était pro­mis de visi­ter avec atten­tion, et qu’il n’avait jamais vue que de loin. En dépit des ins­tances de sa mère, il n’avait vou­lu se faire accom­pa­gner d’aucun guide, d’aucun domes­tique, afin de mieux se livrer à ses impres­sions dans la soli­tude, et peut-être aus­si de bra­ver plus de hasards.

Il pas­sa devant le mélan­co­lique cime­tière de Pra­deau, jeté au flanc de la col­line, comme un appel aux prières du voya­geur, et se gui­dant sur les nom­breuses croix de pierre blanche plan­tées, comme des vedettes, de dis­tance en dis­tance, pour pré­ve­nir les acci­dents au temps des neiges, il arri­va enfin vers onze heures du matin au pied de la mon­tagne de Toull.

La mon­tagne de Toulx ou plu­tôt Toull-Sainte-Croix est une antique cité gau­loise conquise par les Romains sous Jules César, et détruite par les Francs au IVe siècle de notre ère. On y trouve des anti­qui­tés romaines, comme à peu près par­tout en France ; mais là n’est pas le mérite par­ti­cu­lier de cette ruine for­mi­dable. Ce qui en reste, cet amas pro­di­gieux de pierres à peine dégros­sies par le tra­vail, et où l’on cher­che­rait en vain les traces du ciment, ce sont les maté­riaux bruts de la pri­mi­tive cité gau­loise, tels que les employaient nos pre­miers pères. Au temps de Ver­cin­gé­to­rix, trois enceintes de fas­cines et de terre bat­tue, revê­tues de pierres sèches, s’arrondissaient en amphi­théâtre sur le flanc de la col­line. La col­line s’est exhaus­sée depuis de toute la masse des maté­riaux qui for­maient la ville, et main­te­nant c’est lit­té­ra­le­ment une haute mon­tagne de pierres, sans végé­ta­tion pos­sible, et d’un aspect déso­lé. Une quin­zaine de mai­sons et une pauvre église, avec la base d’une tour féo­dale et un seul arbre assez mal por­tant, forment au som­met du mont une misé­rable bour­gade. Et voi­là ce qu’est deve­nue une des plus fortes places de défense du pays limi­trophe entre les Bitur­riges et les Arvernes, ter­ri­toire vague que les nou­velles déli­mi­ta­tions ont fait ren­trer assez avant dans la cir­cons­crip­tion du dépar­te­ment de la Creuse, mais qui jadis a été alter­na­ti­ve­ment Ber­ri et Marche, Com­braille et Bour­bon­nais. Le com­té de la Marche était lui-même une for­ma­tion du moyen âge, qui se res­ser­rait ou s’étendait au gré du des­tin des batailles, et selon les vicis­si­tudes de la for­tune de ses princes. Toull fut, au moyen âge, l’extrême fron­tière du Ber­ri sur la limite du Com­braille. C’était l’ancienne divi­sion gau­loise. Le Com­braille était le pays des Lemo­vices. La divi­sion des dépar­te­ments est admi­rable en tous points, sauf celui de jeter un der­nier voile d’oubli sur l’histoire déjà assez obs­cure des petites localités.

George Sand, Jeanne, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.33–36.

De retour à Bous­sac, Guillaume se décide à visi­ter les alen­tours et plus spé­cia­le­ment le vil­lage de Toulx-Sainte-Croix qui, en ce savant XIXe siècle, peut se tar­guer d’une grande richesse archéo­lo­gique, qui semble être, encore aujourd’hui, discutée…

Guillaume avait mis pied à terre, et à chaque pas il s’arrêtait pour exa­mi­ner les pierres qui s’élevaient en mon­ceaux blan­châtres sur les deux marges du che­min. En les retour­nant il cher­chait à y retrou­ver une trace de tra­vail humain ; et comme il n’en aper­ce­vait qu’un gros­sier et à peine sen­sible, il com­men­çait à regar­der comme très conjec­tu­rale l’existence de la capi­tale des Cam­bio­vi­censes, lorsque le pay­san, devi­nant sa pen­sée, lui dit :

« C’était de la bâtisse, mon­sieur, n’en dou­tez point. Il y en a ici de deux sortes, une si bien cimen­tée qu’on ne peut sépa­rer la pierre du mor­tier (mais celle-là est rare, et il faut creu­ser pour la ren­con­trer); l’autre, qui est plus ancienne, et qui n’a jamais dû être gâchée qu’en terre. C’était, à ce qu’il paraît, la manière de bâtir dans les temps anciens, du temps des Gau­lois, il y a au moins deux cents… bah ! qu’est-ce que je dis ? au moins quatre cents ans!…

George Sand, Jeanne, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.39–40.

Et, tout comme le site des Pierres Jau­mâtres, ce mont est le pays des contes, des légendes, de la superstition…

– C’est qu’il faut vous dire, repar­tit Guillaume de Bous­sac, qu’il y a une tra­di­tion, une légende sur cet endroit-ci. Vous n’ôteriez pas de la tête de nos pay­sans, à ce que pré­tend Mar­sillat, qu’un tré­sor est enfoui dans cette région. – Cette croyance les rend fous, dit Mar­sillat. Les uns sup­posent ce tré­sor enter­ré sous ces pierres drui­diques ; d’autres le cherchent plus loin, dans la mon­tagne de Toull-Sainte-Croix, que vous voyez, à une heure de che­min d’ici.

George Sand, Jeanne, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.16.