— Votre pays est fort curieux…

George Sand | Jeanne (1844)

– Votre pays est fort curieux, en effet, mon­sieur le curé, lui dit-il au des­sert, et je regrette fort de n’avoir pas le coup d’œil exer­cé d’un anti­quaire pour décou­vrir dans chaque caillou que je ren­contre un ves­tige d’habitation gau­loise ou romaine, un autel drui­dique, une sta­tue d’Huar-Bras, le Mars gau­lois, une tombe illustre, enfin tout ce que les savants aper­çoivent et constatent sous un lichen âgé de deux ou trois mille ans, et sur des blocs informes qui ne me semblent rien signi­fier du tout.
– Mon­sieur le baron, reprit le curé un peu scan­da­li­sé, vous êtes venu, je le vois, sur la foi du très docte M. Barai­lon, pour admi­rer toutes nos mer­veilles, et vous vous trou­vez un peu désap­poin­té de ne pas lire aus­si cou­ram­ment que lui sur les hié­ro­glyphes cel­tiques. Cepen­dant vous avez ren­con­tré dans l’endroit où demeu­rait votre pauvre nour­rice, des pierres-levées tout aus­si curieuses que les jo-mathr. Il y en a une dont l’équilibre est bien plus admi­rable que celui du grand cham­pi­gnon du mont Bar­lot. Elle est si artis­te­ment sou­te­nue, que le moindre vent l’agite, et pour peu que l’air soit seule­ment un peu vif, elle rend en trem­blant et en grin­çant sur son sup­port, un son par­ti­cu­lier qui ne manque pas de charme, et qui m’expliquerait assez la voix mys­té­rieuse de l’idole de Mem­non au lever du soleil, c’est-à-dire aux pre­mières brises de l’aube. La pierre d’Ep-nell est beau­coup plus har­mo­nieuse, car son chant est presque conti­nuel, et nos pauvres pay­sans veulent qu’il y ait là-dedans un esprit enfer­mé qui raconte le pas­sé et pré­dit l’avenir, en pleu­rant sur le pré­sent. Faites atten­tion, mon­sieur, à ce nom d’Épinelle que l’on donne par cor­rup­tion à ces pierres. Il vient d’Ep-nell, mot gau­lois qui signi­fie sans chef. Tan­dis que jo-mathr signi­fie quelque chose comme cou­per, muti­ler, faire sai­gner et souf­frir la vic­time sur la pierre expia­toire. C’est comme qui dirait meurtre sacré. Remar­quez encore que les jo-mathr où l’on fai­sait des sacri­fices humains, ce qui est bien prou­vé par les cuvettes pour rece­voir le sang et les can­ne­lures pour le faire cou­ler, tan­dis que les Ep-nell n’ont que des cuvettes et point de can­ne­lures (ce qui indi­que­rait que ces pierres ne furent des­ti­nées qu’à d’inoffensives lus­tra­tions); remar­quez, dis-je, que les pre­mières sont sur une haute mon­tagne regar­dant le nord, et que les der­nières sont dans un val­lon obs­cur auprès d’un ruis­seau, et tour­nées vers le sud…
– Qu’en vou­lez-vous conclure, mon­sieur le curé ?
– Que dans cette ville impor­tante et popu­leuse de Toull, impor­tance irré­fu­table, mon­sieur le baron, non pas seule­ment à cause des immenses construc­tions dont on trouve les débris sur cette mon­tagne et sur toutes les val­lées et col­lines envi­ron­nantes, mais à cause aus­si de sa posi­tion sur l’extrême fron­tière de l’ancien Ber­ri et du Com­braille, des Bitur­riges et des Lemo­vices, ce qui prou­ve­rait que Toull, Tul­lum, Turi­cum, vel Tari­cum, était cer­tai­ne­ment la Ger­go­via, Ger­go­bi­na Boio­rum, cette for­mi­dable cité, rivale de la Ger­go­vie des Arvernes, et dont on a vai­ne­ment cher­ché les traces sous ce nom géné­rique…
– Nous voi­ci bien loin des pierres drui­diques, mon­sieur le curé.
– J’y arrive, mon­sieur le baron. Une cité comme Toull devait néces­sai­re­ment avoir deux cultes, et elle les avait. Il y avait un culte offi­ciel et domi­nant sur le mont Bar­lot ; il y en avait un pro­tes­tant et tolé­ré ou per­sé­cu­té au fond du val­lon d’Ep-Nell. Le culte libre, l’hérésie, si l’on peut s’exprimer ain­si, se glo­ri­fiait d’être sans chef… tan­dis que l’église offi­cielle (j’ai tort d’appliquer un nom si res­pec­table à ces infâmes ido­lâ­tries), je devrais dire le temple où régnaient des­po­ti­que­ment les druides, étaient aux pierres jo-mathr. Peut-être encore ce culte abo­mi­nable vint-il à tom­ber en désué­tude, et un essai de reli­gion plus pure à se repro­duire à Ep-nell ; ou bien encore peut-être, qu’avant l’invasion des celtes Kim­ris, nos ancêtres les Gau­lois n’ensanglantaient pas leurs autels, et que ce temple paci­fique d’Ep-nell aurait été un reste de pro­tes­ta­tion de la reli­gion per­sé­cu­tée… Qu’en pen­sez-vous, mon­sieur le baron ? Est-ce que tout cela ne vous paraît pas clair comme le jour ?
– C’est un peu comme le jour sombre et voi­lé que l’orage nous donne dans ce moment-ci, mon­sieur le curé ; mais, dans tous les cas, vos recherches et vos sup­po­si­tions sont fort ingé­nieuses, et d’un poète autant que d’un antiquaire.

George Sand, Jeanne, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.136–140.

À Toulx-Sainte-Croix, Guillaume de Bous­sac retrouve la trace de sa nour­rice, qui vit en contre­bas du vil­lage, à « Épi­nelle» ; Guillaume, bien que gui­dé par Clau­die, n’y par­vient pas avant que la Tula ne décède. Dans la mai­son endeuillée, il retrouve, mais sans la recon­naître, Jeanne, la fille de sa nour­rice, ain­si que Mar­sillat, deve­nu depuis avo­cat, qui cherche à la séduire. Suite à ce décès et empli de scru­pules, Guillaume de Bous­sac sou­haite reti­rer Jeanne de la tutelle de sa tante, mau­vaise et vio­lente femme, et la faire venir au châ­teau de Bous­sac, où elle serait au ser­vice de sa mère.

Il revient donc à Toulx-Sainte-Croix et ren­contre le curé de cette paroisse, qui mal­gré les évi­dences et les cir­cons­tances, est un homme inté­res­sant, culti­vé, fin.

Quand on ren­contre un prêtre dans de pareilles Thé­baïdes, s’il est jeune, on peut être sûr que c’est un héré­tique intel­li­gent dis­gra­cié par l’ordinaire ; s’il est vieux, que c’est un athée de mœurs scan­da­leuses qui subit une expia­tion. Il y a, dans les deux cas, une seconde hypo­thèse : c’est que son inca­pa­ci­té le rend impropre à intri­guer dans le monde au pro­fit de la cause du cler­gé. L’homme que Guillaume avait sous les yeux n’était pour­tant rien de tout cela. C’était une nature dis­tin­guée et un esprit assez culti­vé ; mais il n’était pas né intri­gant, et on l’oubliait dans son exil, sans qu’il son­geât à récla­mer un cli­mat plus salubre, une rési­dence moins sauvage.

George Sand, Jeanne, Biblio­thèque élec­tro­nique du Québec.

Le curé pro­pose ici à Guillaume une ana­lyse com­pa­ra­tive et éty­mo­lo­gique, et toute en savantes sup­pu­ta­tions, des Pierres Jau­mâtres et d’une autre curio­si­té géo­lo­gique, la pierre d’Ep-Nell, une boule de gra­nit dont la base fait 4m² et haute de 6m.

Mais aus­si savant soit-il, George Sand ne manque pas d’observer, dans une note de bas de page :

Le curé de Toull se confor­mait appa­rem­ment à l’habitude que les Romains nous ont lais­sée jusqu’à pré­sent de confondre les Gau­lois, nos véri­tables aïeux, avec les Celtes conqué­rants, de race toute différente.

George Sand, Jeanne, Biblio­thèque élec­tro­nique du Québec.

Bibliographie

J. Col­lin de Plan­cy, Dic­tion­naire infer­nal, 3e édi­tion, Paul Mel­lier (Paris), 1844 (dis­po­nible sur Gal­li­ca).

M. Joul­liet­ton, His­toire de la Marche et du Pays de Com­braille, P. Betoulle (Gué­ret), 1814 (dis­po­nible sur archive.org).