25 sep­tembre, Saint-Loup

George Sand | Journal d’un voyageur pendant la guerre (1871)

25 sep­tembre.

S… veut nous arra­cher à la tris­tesse ; il nous fait voir le pays. La région qui entoure Saint-Loup n’est pas belle : les arbres, très nom­breux, sont moi­tié plus petits et plus maigres que ceux du Ber­ri, déjà plus petits de moi­tié que ceux de la Nor­man­die. Ain­si on pour­rait dire que la Creuse ne pro­duit que des quarts d’arbres. Elle se rachète au point de vue du rap­port par la quan­ti­té, et on appelle le ter­ri­toire où nous sommes la Limagne de la Marche. Triste Limagne, sans gran­deur et sans charme, man­quant de belles masses et d’accidents heu­reux ; mais au delà de ce pla­teau sans pro­fon­deur de terre végé­tale, les arbres s’espacent et se groupent, des ver­sants s’accusent, et dans les creux la végé­ta­tion trouve pied. Les belles col­lines de Bous­sac, cré­ne­lées de puis­santes pierres drui­diques, repa­raissent pour enca­drer la par­tie ouest. À l’est, les hau­teurs de Cham­bon font rebord à la vaste cuve fer­tile, cou­pée encore de quelques landes rétives et semée, au fond, de vastes étangs, aujourd’hui des­sé­chés en par­tie et rem­plis de sables blancs bor­dés de joncs d’un vert sombre. Un seul de ces étangs a encore assez d’eau pour res­sem­bler à un lac. Le soleil cou­chant y plonge comme dans un miroir ardent. Ma petite-fille Aurore, qui n’a jamais vu tant d’eau à la fois, croit qu’elle voit la mer, et le contemple en silence tant qu’elle peut l’apercevoir à tra­vers les buis­sons du chemin.

L’abbaye de Beau­lieu est située dans une gorge, au bord de la Tarde, qui y des­sine les bords d’un val­lon char­mant. Là il y a des arbres qui sont presque des arbres. Cette enceinte de fraîches prai­ries et de plan­ta­tions déjà anciennes, car elles datent du siècle der­nier, a conser­vé de l’herbe et du feuillage à dis­cré­tion. Le ravin lui fait une bar­rière étroite, mais bien mou­ve­men­tée, cou­verte de bois à pic et de rochers revê­tus de plantes. Ce serait là, au prin­temps, un jar­din natu­rel pour la bota­nique ; mais je ne vois plus rien qu’un ensemble, et on dit encore autour de moi :

Les Prus­siens ne s’aviseront pas de venir ici !

– Tou­jours l’ennemi, le fléau devant les yeux ! Il se met en tra­vers de tout ; c’est en vain que la terre est belle et que le ciel sou­rit. Le des­truc­teur approche, les temps sont venus. Une ter­reur apo­ca­lyp­tique plane sur l’homme, et la nature s’efface.

George Sand, Jour­nal d’un voya­geur pen­dant la guerre, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.27–29.

Après l’enchantement, l’émerveillement — mesu­ré, certes — de la Tardes, George Sand s’attarde sur les alen­tours plus immé­diats de Saint-Loup où elle demeure encore ce 25 sep­tembre 1870. Mais cette terre ne trouve guère grâce à ses yeux ; heu­reu­se­ment, le pano­ra­ma sur les hau­teurs de Bous­sac et de Cham­bon, un étang qui résiste encore en cette période de séche­resse, rendent la visite de quelque inté­rêt. Mais si l’on se plaît à admi­rer les charmes de la nature, la guerre n’est jamais très loin.

L’« abbaye de Beau­lieu » évo­quée par George Sand est en réa­li­té celle de Notre-Dame de Bon­lieu, sur la com­mune de Peyrat-la-Nonière.