28 sep­tembre, Boussac

George Sand | Journal d’un voyageur pendant la guerre (1871)

Ce vieux manoir des sei­gneurs de Bous­sac, occu­pé aujourd’hui par la sous-pré­fec­ture et la gen­dar­me­rie, est un rude mas­sif assez informe, très éle­vé, plan­té sur un bloc de roches vives presque à pic. La Petite-Creuse coule au fond du ravin et s’enfonce à ma droite et à ma gauche dans des gorges étroites et pro­fondes qui sont, avec leurs arbres mol­le­ment incli­nés et leurs prai­ries sinueuses, de véri­tables Arca­dies. En face, le ravin se relève en étages vastes et bien fon­dus pour for­mer un large mame­lon culti­vé et cou­ron­né de hameaux heu­reu­se­ment grou­pés. Un troi­sième ravin coupe vers la gauche le flanc du mame­lon, et donne pas­sage à un tor­rent micro­sco­pique qui ali­mente une gen­tille usine rus­tique, et vient se jeter dans la Petite-Creuse. Une route qui est assez étroite et assez propre pour figu­rer une allée de jar­din anglais passe sur l’autre rive, contourne la col­line, monte gra­cieu­se­ment avec elle et se perd au loin après avoir décrit toute la courbe de ce mame­lon, que cou­ronne le relè­ve­ment du mont Bar­lot avec sa cita­delle de blocs légen­daires, les fameuses pierres jau­mâtres. C’est là qu’il faut aller, la nuit de Noël, pen­dant la messe, pour sur­prendre et domp­ter l’animal fan­tas­tique qui garde les tré­sors de la vieille Gaule. C’est là que les grosses pierres chantent et se tré­moussent à l’heure solen­nelle de la nais­sance du Christ ; appa­rem­ment les antiques divi­ni­tés étaient lasses de leur règne, puisqu’elles ont pris l’habitude de se réjouir de la venue du Mes­sie, à moins que leur danse ne soit un fré­mis­se­ment de colère et leur chant un rugis­se­ment de malé­dic­tion. Les légendes se gardent bien d’être claires ; en s’expliquant, elles per­draient leur poésie.

Le tableau que je contemple est un des plus par­faits que j’aie ren­con­trés. Il m’avait frap­pée autre­fois lorsque, visi­tant le vieux châ­teau, j’étais entrée dans cette chambre, alors inha­bi­tée, autant que je puis m’en sou­ve­nir. Je ne me rap­pelle que la grande porte-fenêtre vitrée, ouvrant sur un bal­con ver­ti­gi­neux dont la rampe en fer lais­sait beau­coup à dési­rer. Je m’assure aujourd’hui qu’elle est solide et que l’épaisse dalle est à l’épreuve des sta­tions que je me pro­mets d’y faire. Y retrou­ve­rai-je l’enchantement que j’éprouve aujourd’hui ? Cette beau­té du pays n’est-elle pas due à l’éclat cui­vré du soleil qui baisse dans une vapeur de pourpre, à l’entassement majes­tueux et comme tra­gique des nuées d’orage qui, après avoir jeté quelques gouttes de pluie dans le tor­rent alté­ré, se replient lourdes et mena­çantes sur le mont Bar­lot ? Elles ont l’air de pro­non­cer un refus impla­cable sur cette terre qui ver­dit encore un peu, et qui semble condam­née à ne boire que quand le soleil et le vent l’auront tout à fait des­sé­chée ; entre ces strates plom­bées du ciel, les rayons du cou­chant se glissent en pous­sière d’or. Les arbres jau­nis étin­cellent, puis s’éteignent peu à peu à mesure que l’ombre gagne ; une ran­gée de peu­pliers trempe encore ses cimes dans la chaude lumière et figure une ran­gée de cierges allu­més qui expirent un par un sous le vent du soir. Là-bas, dans la fraîche pers­pec­tive des gorges, les berges des pâtu­rages brillent comme l’émeraude, et les vaches sont en or bru­ni. Là-haut, les pierres jau­mâtres deviennent aus­si noires que l’Érèbe, et on dis­tingue leurs ébré­chures sur l’horizon en feu. Tout près du pré­ci­pice que je domine, des mai­son­nettes montrent dis­crè­te­ment leurs toits blonds à tra­vers les rideaux de feuillage ; des tra­vaux neufs de ponts et chaus­sées, tou­jours très pit­to­resques dans les pays acci­den­tés, dis­si­mulent leur blan­cheur un peu crue sous un reflet rosé, et pro­jettent des ombres à la fois fermes et trans­pa­rentes sur la cou­pure har­die des ter­rains. À la décli­vi­té du ravin, sous le rocher très âpre qui porte le manoir, la terre végé­tale repa­raît en zones éta­gées où se découpent de petits jar­dins enclos de haies et rem­plis de touffes de légumes d’un vert bleu. Tout cela est cha­toyant de cou­leur, et tout cela se fond rapi­de­ment dans un demi-cré­pus­cule plein de lan­gueur et de mollesse.

George Sand, Jour­nal d’un voya­geur pen­dant la guerre, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.56–61.

Venue à Bous­sac de Saint-Loup, George Sand prend un ins­tant de repos dans l’une des chambres de « ce vieux manoir des sei­gneurs de Bous­sac, occu­pé aujourd’hui par la sous-pré­fec­ture et la gen­dar­me­rie ». Elle pro­fite du pano­ra­ma qui s’offre à elle et en pro­pose une des­crip­tion, pour­sui­vant sa contem­pla­tion sous le cou­cher de soleil, pou­vant même croire que « la nature des acci­dents ter­restres a ren­du ici la forme irré­pro­chable », qu’« une main d’artiste a com­po­sé à loi­sir, avec ses maté­riaux cruels, un décor de scènes cham­pêtres », insis­tant sur l’harmonie et la dou­ceur des lignes, des reliefs…

Oui, déci­dé­ment je crois que, de ce châ­teau haut per­ché, j’aurai sous les yeux, même dans les jours sombres, un spec­tacle inépuisable.

George Sand, Jour­nal d’un voya­geur pen­dant la guerre.