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title: 'Après une heure de marche...'
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date: '2026-07-01'
description: "Si, dans un pre­mier temps, Cro­zant se prête bien à l’état d’esprit d’Émile, à sa lan­gueur, à sa tris­tesse, les ruines de la for­te­resse, dans ce site majes­tueux, prennent bien vite une toute autre dimen­sion\_: le hasard l’y fait retrou­ver mon­sieur Antoine et sa fille Gil­berte, à qui i…"
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# Après une heure de marche…

 [George Sand](https://gc.reclic.dev/fr/geoculture/george-sand) | [*Le Péché de monsieur Antoine*](https://gc.reclic.dev/fr/geoculture/george-sand/le-peche-de-monsieur-antoine) (1845)

> Après une heure de marche, tou­jours per­du dans ses pen­sées, il vit le sen­tier se res­ser­rer, s’enfoncer dans des buis­sons, puis dis­pa­raître sous ses pieds. Il leva les yeux, et vit devant lui, au-delà de pré­ci­pices et de ravins pro­fonds, les ruines de Cro­zant s’élever en flèche aiguë sur des cimes étran­ge­ment déchi­que­tées, et par­se­mées sur un espace qu’on peut à peine embras­ser d’un seul coup d’œil.
> 
> \[…\]
> 
> Rien ne conve­nait mieux à l’état de son âme que ce site sau­vage et ces ruines déso­lées. Il lais­sa son che­val dans une chau­mière et des­cen­dit à pied le sen­tier étroit qui, par des gra­dins de rochers, conduit au lit du tor­rent. Puis il en remon­ta un sem­blable, et s’enfonça dans les décombres où il res­ta plu­sieurs heures en proie à une dou­leur que l’aspect d’un lieu si hor­rible, et si sublime en même temps, por­tait par ins­tant jusqu’au délire.
> 
> Les pre­miers siècles de la féo­da­li­té ont vu construire peu de for­te­resses aus­si bien assises que celle de Cro­zant. La mon­tagne qui la porte tombe à pic de chaque côté, dans deux tor­rents, la Creuse et la Sédelle, qui se réunissent avec fra­cas à l’extrémité de la presqu’île, et y entre­tiennent, en bon­dis­sant sur d’énormes blocs de rochers, un mugis­se­ment conti­nuel. Les flancs de la mon­tagne sont bizarres et par­tout héris­sés de longues roches grises qui se dressent du fond de l’abîme comme des géants, ou pendent comme des sta­lac­tites sur le tor­rent qu’elles surplombent.
> 
> Les débris de construc­tions ont tel­le­ment pris la cou­leur et la forme des rochers, qu’on a peine, en beau­coup d’endroits, à les en dis­tin­guer de loin.
> On ne sait donc qui a été plus har­di et plus tra­gi­que­ment ins­pi­ré, en ce lieu, de la nature ou des hommes, et l’on ne sau­rait ima­gi­ner, sur un pareil théâtre, que des scènes de rage impla­cable et d’éternelle déso­la­tion.
> Un pont-levis, de sombres poternes et un double mur d’enceinte, flan­qué de tours et de bas­tions, dont on voit encore les ves­tiges, ren­daient cette for­te­resse impre­nable avant l’usage du canon. Et cepen­dant l’histoire d’une place si impor­tante dans les guerres du moyen âge est à peu près igno­rée.
> Une vague tra­di­tion attri­bue sa fon­da­tion à des chefs sar­ra­sins qui s’y seraient main­te­nus long­temps. La gelée, qui est rude et longue dans cette région, achève de détruire chaque année ces for­ti­fi­ca­tions que les bou­lets ont bri­sées et que le temps a réduites en poussière.
> 
> Cepen­dant le grand don­jon car­ré, dont l’aspect est sar­ra­sin en effet, se dresse encore au milieu, et, miné par la base, menace de s’abîmer à chaque ins­tant comme le reste.
> 
> Des tours, dont un seul pan est res­té debout, et plan­tées sur des cimes coniques, pré­sentent l’aspect de rochers aigus, autour des­quels gla­pissent inces­sam­ment des nuées d’oiseaux de proie.
> 
> On ne peut faire sans dan­ger le tour de la for­te­resse. En beau­coup d’endroits, tout sen­tier dis­pa­raît, et le pied vacille sur le bord des gouffres où l’eau se pré­ci­pite avec fureur.

 George Sand, *Le Péché de mon­sieur Antoine*, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.473–476.

Si, dans un pre­mier temps, Cro­zant se prête bien à l’état d’esprit d’Émile, à sa lan­gueur, à sa tris­tesse, les ruines de la for­te­resse, dans ce site majes­tueux, prennent bien vite une toute autre dimen­sion : le hasard l’y fait retrou­ver mon­sieur Antoine et sa fille Gil­berte, à qui il va avouer la pas­sion qui le dévore.

> Jamais il ne s’était sen­ti si gai lui-même ; jamais il n’avait vu un plus beau jour que cette pâle jour­née de sep­tembre, un site plus riant et plus enchan­té que cette sombre for­te­resse de Crozant !

George Sand, *Le Péché de mon­sieur Antoine*.

Mais, ce site n’est pas du goût de tous. Ain­si, il convient de sou­hai­ter que Constant Galu­chet, employé du père d’Émile, prenne la truite qu’il vient pêcher dans « *ce vilain endroit* », à défaut de quoi :

> — Je mau­di­rai encore plus l’idée que j’ai eue de venir si loin pour voir une pareille masure. Quelle hor­reur, mon­sieur ! Peut-on voir un plus triste pays et un châ­teau en plus mau­vais état ? Croyez donc, après cela, les voya­geurs qui vous disent que c’est superbe, et qu’on ne peut pas vivre aux bords de la Creuse sans avoir vu Cro­zant ! À moins qu’il n’y ait du pois­son dans cette rivière, je veux être pen­du si l’on m’y rat­trape. Mais je n’y crois pas à leur rivière ; cette eau trans­pa­rente est détes­table pour pêcher à la ligne, et ce bruit conti­nuel vous casse la tête. J’en ai la migraine. — Je vois que vous avez fait une pro­me­nade peu agréable, dit Gil­berte, qui voyait pour la pre­mière fois la ridi­cule figure de Galu­chet, et à qui ses dédains pro­saïques don­naient une forte envie de rire. Cepen­dant ces ruines font un grand effet, conve­nez-en ; elles sont sin­gu­lières au moins ! Êtes-vous mon­té jusqu’à la grande tour ? — Dieu m’en pré­serve, made­moi­selle ! répon­dit Galu­chet, flat­té de l’interpellation de Gil­berte, qu’il regar­dait de toute la lar­geur de ses yeux ronds, remar­qua­ble­ment écar­tés, et sépa­rés par un petit bou­quet de sour­cils fauves assez bizarre. Je vois d’ici l’intérieur de la baraque, puisqu’elle est tout à jour comme un réver­bère, et je ne crois pas que cela vaille la peine de se cas­ser le cou.

George Sand, *Le Péché de mon­sieur Antoine*.

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