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title: 'Le jour gris et sombre...'
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description: 'Après avoir fait une halte à Égu­zon et pres­sé de retrou­ver ses parents, Émile Car­don­net reprend le dif­fi­cile che­min de Gar­gi­lesse, alors que menacent et la nuit et la tempête. Lorsqu’il se trou­va au som­met du ravin de la Creuse, la nuée ayant enva­hi tout le ciel, l’obscurité était com…'
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# Le jour gris et sombre…

 [George Sand](https://gc.reclic.dev/fr/geoculture/george-sand) | [*Le Péché de monsieur Antoine*](https://gc.reclic.dev/fr/geoculture/george-sand/le-peche-de-monsieur-antoine) (1845)

> Le jour gris et sombre qui se levait lui per­mit enfin de voir par sa fenêtre l’ensemble du château.
> 
> Ce n’était lit­té­ra­le­ment qu’un amas de ruines, ves­tiges encore gran­dioses d’une demeure sei­gneu­riale, bâtie à diverses époques. Le préau, rem­pli d’herbes touf­fues où le peu de mou­ve­ment d’une famille réduite au strict néces­saire avait tra­cé seule­ment deux ou trois petits sen­tiers pour cir­cu­ler de la grande tour à la petite, et du puits à la porte prin­ci­pale, était bor­dé en face de lui de murailles écrou­lées, où l’on recon­nais­sait la base et l’emplacement de plu­sieurs construc­tions, et entre autres d’une cha­pelle élé­gante dont le fron­ton, orné d’une jolie rosace fes­ton­née de lierre, était encore debout. Au fond de la cour, dont un grand puits for­mait le centre, s’élevait la car­casse déman­te­lée de ce qui avait été le corps de logis prin­ci­pal, la véri­table habi­ta­tion des sei­gneurs de Châ­teau­brun depuis le temps de Fran­çois Ier jusqu’à la révo­lu­tion. Cet édi­fice, jadis somp­tueux, n’était plus qu’un sque­lette sans forme, mis à jour de toutes parts, un pêle-mêle bizarre que l’écroulement des com­par­ti­ments inté­rieurs fai­sait paraître d’une élé­va­tion déme­su­rée. Les tours qui avaient ser­vi de cage aux élé­gantes spi­rales d’escaliers, les grandes salles peintes à fresque, les admi­rables cham­branles de che­mi­née sculp­tés dans la pierre, rien n’avait été res­pec­té par le mar­teau du démo­lis­seur, et quelques ves­tiges de cette splen­deur, qu’on n’avait pu atteindre pour les détruire, quelques restes de frises riche­ment ornées, quelques guir­landes de feuillages dues au ciseau des habiles arti­sans de la renais­sance, jusqu’à des écus­sons aux armes de France tra­ver­sées par le bâton de bâtar­dise, tout cela taillé dans une belle pierre blanche que le temps n’avait encore pu ter­nir, offrait le triste spec­tacle d’une œuvre d’art sacri­fiée sans remords à la bru­tale loi d’une brusque nécessité.

 George Sand, *Le Péché de mon­sieur Antoine*, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.83–85.

Après avoir fait une halte à Égu­zon et pres­sé de retrou­ver ses parents, Émile Car­don­net reprend le dif­fi­cile che­min de Gar­gi­lesse, alors que menacent et la nuit et la tempête.

> Lorsqu’il se trou­va au som­met du ravin de la Creuse, la nuée ayant enva­hi tout le ciel, l’obscurité était com­plète, et il ne pou­vait plus juger de la pro­fon­deur de l’abîme qu’il côtoyait, que par le bruit sourd et engouf­fré du torrent.

George Sand, *Le Péché de mon­sieur Antoine*.

L’orage éclate et c’est à la lueur des éclairs qu’il trouve à s’abriter et qu’il observe les alen­tours, décou­vrant ain­si les ruines de Châteaubrun.

> Les éclairs, en se suc­cé­dant, lui eurent bien­tôt pro­cu­ré une connais­sance suf­fi­sante du pays envi­ron­nant \[…\] et vis-à-vis de notre voya­geur, au som­met d’une col­line héris­sée de roches for­mi­dables qu’entrecoupait une riche végé­ta­tion, on voyait se dres­ser les grandes tours déla­brées d’un vaste manoir en ruines. \[…\] Ce site était des plus pit­to­resques, et le reflet livide des éclairs lui don­nait quelque chose de ter­rible qu’on y eût vai­ne­ment cher­ché à la clar­té du jour. De gigan­tesques tuyaux de che­mi­née, mis à nu par l’écroulement des toits, s’élançaient vers la nuée lourde qui ram­pait sur le châ­teau, et qu’ils avaient l’air de déchi­rer. Lorsque le ciel était tra­ver­sé par des lueurs rapides, ces ruines se des­si­naient en blanc sur le fond noir de l’air, et au contraire, lorsque les yeux s’étaient habi­tués au retour de l’obscurité, elles pré­sen­taient une masse sombre sur un hori­zon plus transparent.

George Sand, *Le Péché de mon­sieur Antoine*.

Un homme, abri­té au même endroit que lui, va le conduire au châ­teau et l’introduire auprès de son hôte qui l’invite à y pas­ser la nuit. À son réveil, le len­de­main, il peut enfin décou­vrir plus pré­ci­sé­ment ce lieu. Par la suite, Émile a de nom­breuses occa­sions pour redé­cou­vrir cette demeure sous de nou­veaux jours.

> La mati­née était superbe et le soleil se levait lorsque Émile se trou­va en face de Châ­teau­brun. Cette ruine, qui lui était appa­rue si for­mi­dable à la lueur des éclairs, avait main­te­nant un aspect d’élégance et de splen­deur qui triom­phait du temps et de la dévas­ta­tion. Les rayons du matin lui envoyaient un reflet blanc rosé, et la végé­ta­tion dont elle était cou­verte s’épanouissait coquet­te­ment comme une parure digne d’être le lin­ceul vir­gi­nal d’un si beau monument.
> 
> De fait il est peu d’entrées de châ­teaux aus­si sei­gneu­ria­le­ment dis­po­sées et aus­si fiè­re­ment situées que celle de Châ­teau­brun. L’édifice car­ré qui contient la porte et le péri­style en ogive est d’une belle coupe ; la pierre de taille employée pour cette voûte et pour les enca­dre­ments de la herse est d’une blan­cheur inal­té­rable. La façade se déploie sur un tertre gazon­né et plan­té, mais bien assis sur le roc et tom­bant en pré­ci­pice sur un ruis­seau tor­ren­tueux. Les arbres, les rochers et les pelouses qui s’en vont en désordre sur ces plans brus­que­ment incli­nés ont une grâce natu­relle que les créa­tions de l’art n’eussent jamais pu sur­pas­ser. Sur l’autre face la vue est plus éten­due et plus gran­diose : la Creuse, tra­ver­sée par deux écluses en biais, forme, au milieu des saules et des prai­ries, deux cas­cades molles et dou­ce­ment mélo­dieuses sur cette belle rivière, tan­tôt si calme, tan­tôt si furieuse dans son cours, par­tout lim­pide comme le cris­tal, et par­tout bor­dée de ravis­sants pay­sages et de ruines pit­to­resques. Du haut de la grande tour du châ­teau on la voit s’enfoncer en mille détours dans des pro­fon­deurs escar­pées, et fuir comme une traî­née de vif-argent sur la ver­dure sombre et par­mi les roches cou­vertes de bruyère rose.

George Sand, *Le Péché de mon­sieur Antoine*, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.156–157.

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