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title: 'Tout à coup...'
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date: '2026-07-01'
description: "Après y avoir pas­sé la nuit, Émile quitte Châ­teau­brun pour Gar­gi­lesse\_; au moment de tra­ver­ser la Gar­gi­lesse, pour retrou­ver son père tout au chan­tier de son usine sur la rive oppo­sée, Émile et son guide sont pris par la dribe tant redoutée. — La dribe, c’est donc la crue de l’eau…"
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# Tout à coup…

 [George Sand](https://gc.reclic.dev/fr/geoculture/george-sand) | [*Le Péché de monsieur Antoine*](https://gc.reclic.dev/fr/geoculture/george-sand/le-peche-de-monsieur-antoine) (1845)

> Tout à coup un mugis­se­ment sem­blable au rou­le­ment pro­lon­gé du ton­nerre se fit entendre, arri­vant de leur côté avec une rapi­di­té extrême. Émile, se trom­pant sur la cause de ce bruit, regar­da le ciel qui était serein au-des­sus de sa tête : mais l’enfant devint pâle comme la mort : « La *dribe* ! s’écria-t-il, la *dribe* ! sau­vons nous, monsieur ! ».
> 
> Ils tra­ver­sèrent l’île au galop ; mais avant qu’ils fussent sor­tis de la sau­lée, des flots d’une eau jau­nâtre et cou­verte d’écume, vinrent à leur ren­contre, et leurs che­vaux en avaient déjà jusqu’au poi­trail, lorsqu’ils se trou­vèrent en face du tor­rent gon­flé qui se répan­dait avec fureur sur les ter­rains envi­ron­nants.
> Émile vou­lait ten­ter le pas­sage ; mais son guide s’attachant après lui : « Non, mon­sieur, non, s’écria-t-il, il est trop tard. Voyez la force du tor­rent, et les poutres qu’il char­rie ! Il n’y a ni homme ni bête qui puisse s’en sau­ver. Lais­sons les *che­vals*, mon­sieur, lais­sons les *che­vals*, peut-être qu’ils auront l’esprit d’en sor­tir ; mais c’est trop ris­quer pour des chré­tiens. Tenez, au diable ! voi­là la pas­se­relle empor­tée ! Faites comme moi, mon­sieur, faites comme moi, ou vous êtes mort ! »
> 
> Et Cha­ras­son, qui avait déjà de l’eau jusqu’aux épaules, se mit à grim­per les­te­ment sur un arbre. Émile voyant à la fureur du tor­rent qui gros­sis­sait d’un pied à chaque seconde, que le cou­rage allait deve­nir folie, et son­geant à sa mère, se déci­da à suivre l’exemple du petit paysan.
> 
> « Pas celui-là, mon­sieur, pas celui-là ! cria l’enfant en lui voyant esca­la­der un tremble. C’est trop faible, ça sera empor­té comme une paille. Venez auprès de moi, pour l’amour du bon Dieu, attra­pez-vous à mon arbre ! »
> 
> Émile recon­nais­sant la jus­tesse des obser­va­tions de Syl­vain, qui, au milieu de son épou­vante, ne per­dait ni sa pré­sence d’esprit, ni le bon désir de sau­ver son pro­chain, cou­rut au vieux chêne que l’enfant tenait embras­sé, et par­vint bien­tôt à se pla­cer non loin de lui sur une forte branche, à quelques pieds au-des­sus de l’eau. Mais il leur fal­lut bien­tôt céder ce poste à l’élément irri­té qui mon­tait tou­jours ; et, mon­tant de leur côté de branche en branche, ils réus­sirent à s’en préserver.
> 
> Lorsque l’inondation eut atteint son der­nier degré d’intensité, Émile était pla­cé assez haut sur l’arbre qui lui ser­vait de refuge pour voir ce qui se pas­sait dans la val­lée. Il se cachait le plus pos­sible dans le feuillage pour n’être pas recon­nu de l’habitation, et fai­sait taire Syl­vain qui vou­lait appe­ler au secours ; car il crai­gnait de mettre ses parents, et sur­tout sa mère, dans des transes mor­telles, s’ils eussent été aver­tis de sa pré­sence et de sa situa­tion. Il put aper­ce­voir son père qui, exa­mi­nant tou­jours les effets de la *dribe*, se reti­rait len­te­ment à mesure que l’eau mon­tait dans son jar­din et enva­his­sait toute l’usine. Il sem­blait céder à regret la place à ce fléau qu’il avait mépri­sé et qu’il affec­tait de mépri­ser encore. Enfin, on le vit dis­tinc­te­ment aux fenêtres de sa mai­son avec madame Car­don­net, tan­dis que les ouvriers épars s’étaient enfuis sur la hau­teur, aban­don­nant leurs vestes et les ins­tru­ments de leur tra­vail dans la vase. Quelques-uns, sur­pris par ce déluge aux pre­miers étages de l’usine, étaient mon­tés à la hâte sur les toits, et si les plus avi­sés se réjouis­saient inté­rieu­re­ment de gagner à ce désastre la pro­lon­ga­tion de leurs tra­vaux lucra­tifs, la plu­part s’abandonnaient à un sen­ti­ment natu­rel de conster­na­tion en voyant le résul­tat de leurs fatigues per­du ou compromis.
> 
> Les pierres, les murs fraî­che­ment cré­pis, les solives récem­ment taillées, tout ce qui n’offrait pas une grande résis­tance flot­tait au hasard au milieu des tour­billons d’écume ; les ponts à peine ter­mi­nés s’écroulaient sépa­rés des chaus­sées encore fraîches qui ne pou­vaient plus les sou­te­nir ; le jar­din était à moi­tié enva­hi, et l’on voyait les vitrages de la serre, les caisses de fleurs et les brouettes de jar­di­nier voguer rapi­de­ment et fuir à tra­vers les arbres.

 George Sand, *Le Péché de mon­sieur Antoine*, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.98–102.

Après y avoir pas­sé la nuit, Émile quitte Châ­teau­brun pour Gar­gi­lesse ; au moment de tra­ver­ser la Gar­gi­lesse, pour retrou­ver son père tout au chan­tier de son usine sur la rive oppo­sée, Émile et son guide sont pris par la *dribe* tant redoutée.

> — La *dribe*, c’est donc la crue de l’eau ? deman­da Émile, qui com­men­çait à com­prendre le mot *déribe*, *dérive*.

George Sand, *Le Péché de mon­sieur Antoine*.

La crue, ter­rible, laisse der­rière elle un pay­sage de déso­la­tion mais mon­sieur Car­don­net s’obstine, fai­sant peu de cas des aver­tis­se­ments reçus préa­la­ble­ment à son installation.

> «— Il suf­fi­ra, dit-il, élu­dant ma ques­tion, que vous répon­diez à tout ce que je vous deman­de­rai. Par exemple, quelle est, au maxi­mum, la force de ce petit cours d’eau que nous venons de tra­ver­ser, depuis ce même endroit jusqu’à son débou­ché dans la Creuse ? «— Elle est fort irré­gu­lière ; vous venez de la voir au mini­mum ; mais ses crues sont fré­quentes et ter­ribles ; et si vous vou­lez voir le mou­lin prin­ci­pal, ancienne pro­prié­té de la com­mu­nau­té reli­gieuse de Gar­gi­lesse, vous vous convain­crez des ravages de ce tor­rent, des conti­nuelles ava­ries qu’éprouve cette pauvre vieille usine, et de la folie qu’il y aurait à faire là de grandes dépenses. «— Mais avec de grandes dépenses, mon­sieur, on enchaîne les forces déré­glées de la nature ! Où la pauvre usine rus­tique suc­combe, l’usine solide et puis­sante triomphe !

George Sand, *Le Péché de mon­sieur Antoine*, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.65.

> « Mau­dit ruis­seau, pen­sait-il, en fixant mal­gré lui ses regards sur le tor­rent qui rou­lait fier et moqueur à ses pieds, quand donc renon­ce­ras-tu à une lutte impos­sible ? Je sau­rai bien t’enchaîner et te conte­nir. Encore de la pierre, encore du fer, et tu cou­le­ras cap­tif dans les limites que ma main veut te tra­cer. Oh ! je sau­rai régler ta force insen­sée, pré­voir tes caprices, sti­mu­ler tes lan­gueurs et bri­ser tes colères. Le génie de l’homme doit res­ter ici vain­queur des aveugles révoltes de la nature. \[…\] Non, non, tor­rent per­fide, ter­reurs de femmes, pro­nos­tics men­teurs des envieux, vous ne m’intimiderez pas, vous ne me ferez pas renon­cer à mon œuvre, quand j’y ai fait tant de sacri­fices, quand la sueur de tant d’hommes a déjà cou­lé en vain, quand mon cer­veau a déjà dépen­sé tant d’efforts et mon intel­li­gence enfan­té tant de pro­diges ! Ou cette eau rou­le­ra mon cadavre dans la fange, ou elle por­te­ra doci­le­ment les tré­sors de mon industrie ! »

George Sand, *Le Péché de mon­sieur Antoine*, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.264–265.

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