Une route départementale…

Honoré de Balzac | Le Curé de village (1839)

Une route dépar­te­men­tale, récem­ment faite, enfi­lait cette plaine à un point de bifur­ca­tion sur la grande route. Après quelques lieues, se trou­vait au pied d’une col­line, comme son nom l’indiquait, Mon­té­gnac, chef-lieu d’un can­ton où com­mence un des arron­dis­se­ments de la Haute-Vienne. La col­line dépend de Mon­té­gnac qui réunit dans sa cir­cons­crip­tion la nature mon­ta­gnarde et la nature des plaines. Cette Com­mune est une petite Écosse avec ses basses et ses hautes terres. Der­rière la col­line, au pied de laquelle gît le bourg, s’élève à une lieue envi­ron un pre­mier pic de la chaîne cor­ré­zienne. Dans cet espace s’étale la grande forêt dite de Mon­té­gnac, qui prend à la col­line de Mon­té­gnac, la des­cend, rem­plit les val­lons et les coteaux arides, pelés par grandes places, embrasse le pic et arrive jusqu’à la route d’Aubusson par une langue dont la pointe meurt sur un escar­pe­ment de ce che­min. L’escarpement domine une gorge par où passe la grande route de Bor­deaux à Lyon. Sou­vent les voi­tures, les voya­geurs, les pié­tons avaient été arrê­tés au fond de cette gorge dan­ge­reuse par des voleurs dont les coups de main demeu­raient impu­nis : le site les favo­ri­sait, ils gagnaient, par des sen­tiers à eux connus, les par­ties inac­ces­sibles de la forêt. Un pareil pays offrait peu de prise aux inves­ti­ga­tions de la Jus­tice. Per­sonne n’y pas­sait. Sans cir­cu­la­tion, il ne sau­rait exis­ter ni com­merce, ni indus­trie, ni échange d’idées, aucune espèce de richesse : les mer­veilles phy­siques de la civi­li­sa­tion sont tou­jours le résul­tat d’idées pri­mi­tives appli­quées. La pen­sée est constam­ment le point de départ et le point d’arrivée de toute socié­té. L’histoire de Mon­té­gnac est une preuve de cet axiome de science sociale. Quand l’administration put s’occuper des besoins urgents et maté­riels du pays, elle rasa cette langue de forêt, y mit un poste de gen­dar­me­rie qui accom­pa­gna la cor­res­pon­dance sur les deux relais : mais, à la honte de la gen­dar­me­rie, ce fut la parole et non le glaive, le curé Bon­net et non le bri­ga­dier Cher­vin qui gagna cette bataille civile, en chan­geant le moral de la popu­la­tion. Ce curé, sai­si pour ce pauvre pays d’une ten­dresse reli­gieuse, ten­ta de le régé­né­rer, et par­vint à son but.

Après avoir voya­gé durant une heure dans ces plaines, alter­na­ti­ve­ment caillou­teuses et pou­dreuses, où les per­drix allaient en paix par com­pa­gnies, et fai­saient entendre le bruit sourd et pesant de leurs ailes en s’envolant à l’approche de la voi­ture, l’abbé Gabriel, comme tous les voya­geurs qui ont pas­sé par là, vit poindre avec un cer­tain plai­sir les toits du bourg. À l’entrée de Mon­té­gnac est un de ces curieux relais de poste qui ne se voient qu’en France. Son indi­ca­tion consiste en une planche de chêne sur laquelle un pré­ten­tieux pos­tillon a gra­vé ces mots : Pauste o che­vos, noir­cis à l’encre, et atta­chée par quatre clous au-des­sus d’une misé­rable écu­rie sans aucun cheval.

Hono­ré de Bal­zac, Le Curé de vil­lage, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.148–151.

Afin d’infléchir Jean-Fran­çois Tasche­ron, l’Évêque charge donc l’abbé Gabriel de se rendre à Mon­té­gnac afin de convaincre l’abbé Bon­net de se rendre auprès du condamné.

Il est par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile de loca­li­ser pré­ci­sé­ment Mon­té­gnac, lieu sor­ti de l’imaginaire de Bal­zac nour­ri sans aucun doute, comme le note Alfred Fray-Four­nier, d’excursions entre Saint-Léo­nard et la limite de la Creuse. Ain­si, nous pou­vons sup­po­ser que Mon­té­gnac pour­rait cor­res­pondre à Méri­gnac, à proxi­mi­té de Bour­ga­neuf, et que Del­phine de Girar­din, dans ses Lettres pari­siennes, en 1838, évoque : s’étend[ant] sur vingt col­lines la superbe forêt de Méri­gnac, digne d’un cadre de tableau, sombre océan de chênes qui roule à l’horizon d’immenses vagues de verdure.

Mais cette sup­po­si­tion est bien loin de satis­faire à tous les cri­tères que Bal­zac confère à cette loca­li­té de Mon­té­gnac. Ain­si, voi­ci ce que l’on en sait :

  • Mon­té­gnac est dis­tant de Limoges de neuf lieues, soit envi­ron qua­rante-cinq kiomètres ;
  • Mon­té­gnac est situé en Haute-Vienne, c’est même le chef-lieu d’un can­ton où com­mence un des arron­dis­se­ments de la Haute-Vienne, mais est voi­sine de la Creuse et de la Corrèze ;

L’abbé Gabriel, à qui l’évêque don­na sa voi­ture, par­tit vers deux heures du matin pour Mon­té­gnac. Ce pays, dis­tant d’environ neuf lieues de la ville, est situé dans cette par­tie du Limou­sin qui longe les mon­tagnes de la Cor­rèze et avoi­sine la Creuse.

Hono­ré de Bal­zac, Le Curé de vil­lage, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.141.

  • le voi­si­nage de la Cor­rèze est à plu­sieurs reprises pré­ci­sé à tra­vers le pre­mier relief cor­ré­zien à proxi­mi­té, la Roche-Vive :

[…] elle pous­sa son che­val avec témé­ri­té vers le pre­mier pic de la Cor­rèze, où, mal­gré l’avis de ses deux guides, elle s’élança. Elle attei­gnit seule au som­met de ce piton, nom­mé la Roche-Vive, et y res­ta pen­dant quelques ins­tants, occu­pée à voir tout le pays.

Hono­ré de Bal­zac, Le Curé de vil­lage, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.267.

  • Mon­té­gnac est situé sur Ce grand pla­teau, taillé d’un côté par la val­lée de la Vienne, de l’autre par les jolis val­lons de la Marche, puis par l’Auvergne, et bar­ré par les monts cor­ré­ziens […] (p.146), après Saint-Léonard-de-Noblat :

Pour se dis­traire, il [l’abbé Gabriel] étu­dia le pays qu’il tra­ver­sait, et fit à pied plu­sieurs des côtes sur les­quelles ser­pente la route de Bor­deaux à Lyon. À cinq lieues au-delà de Limoges, après les gra­cieux ver­sants de la Vienne et les jolies prai­ries en pente du Limou­sin qui rap­pellent la Suisse en quelques endroits, et par­ti­cu­liè­re­ment à Saint-Léo­nard, le pays prend un aspect triste et mélan­co­lique. Il se trouve alors de vastes plaines incultes, des steppes sans herbe ni che­vaux, mais bor­dés à l’horizon par les hau­teurs de la Cor­rèze. Ces mon­tagnes n’offrent aux yeux du voya­geur ni l’élévation à pied droit des Alpes et leurs sublimes déchi­rures, ni les gorges chaudes et les cimes déso­lées de l’Apennin, ni le gran­diose des Pyré­nées ; leurs ondu­la­tions, dues au mou­ve­ment des eaux, accusent l’apaisement de la grande catas­trophe et le calme avec lequel les masses fluides se sont reti­rées. Cette phy­sio­no­mie, com­mune à la plu­part des mou­ve­ments de ter­rain en France, a peut-être contri­bué autant que le cli­mat à lui méri­ter le nom de douce que l’Europe lui a confir­mé. Si cette plate tran­si­tion, entre les pay­sages du Limou­sin, ceux de la Marche et ceux de l’Auvergne, pré­sente au pen­seur et au poète qui passent les images de l’infini, l’effroi de quelques âmes ; si elle pousse à la rêve­rie la femme qui s’ennuie en voi­ture ; pour l’habitant, cette nature est âpre, sau­vage et sans res­sources. Le sol de ces grandes plaines grises est ingrat.

Hono­ré de Bal­zac, Le Curé de vil­lage, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.143–144.

  • Mon­té­gnac est acces­sible en pre­nant pen­dant une heure (en voi­ture à che­val) une dépar­te­men­tale depuis la route Bor­deaux-Lyon pas­sant par Limoges, Saint-Léo­nard-de-Noblat, Sau­viat-sur-Vige, Bourganeuf…
  • à proxi­mi­té de Mon­té­gnac se trouve le Gabou ruis­seau ou rivière sur lequel sera construit un « bar­rage » afin d’irriguer les terres incultes du domaine… Nous avons trou­vé un ruis­seau nom­mé le Gabouy­reau, affluent de l’Auvézère, pre­nant sa source au Cour­sa­leix, sur la com­mune de Mont­gi­baud en Cor­rèze, com­mune limi­trophe de la Haute-Vienne. Là, cepen­dant, guère de grande forêt qui arrive jusqu’à la route d’Aubusson par une langue dont la pointe meurt sur un escar­pe­ment de ce che­min…