REDAC­TION ET NOMEN­CLA­TURE : LA BAI­GNEUSE DE BELLAC.

Tu affec­tas de plon­ger à ma vue, puis, repa­rais­sant, tu fis les yeux de celle qui revient de grandes pro­fon­deurs, de la main tu épous­se­tas sur la sur­face de l’eau quelques tâches enso­leillées comme une femme les traces sur son cor­sage de la poudre de riz et une ondine les écailles déta­chées d’elle. Mais tu n’étais pas une ondine. Tu tom­bais mal, car je connais­sais la pro­fon­deur de chaque trou de la Bazine. Tu étais dans le trou de soixante-cinq cen­ti­mètres, assise sur un fond tapis­sé de char­dons d’eau. Tu étais à la place où habite la truite impre­nable du dépar­te­ment, mais com­bien vul­né­rable toi-même ! Naïade ceul-de-jatte, tu igno­rais aus­si le nom de ton fleuve.
— C’est la Bazine ! te criai-je.
— Dans quelle rivière se jette-t-elle ? répon­dis-tu, car tu espé­rais du moins obte­nir ain­si un nom connu.
— Dans le Vin­cou, criai-je encore.
— Mais le Vin­cou ?
— Dans la Gar­tempe.
Tu es obs­ti­née, sur­tout nue.
— Mais la Gar­tempe ?
— Dans la Vienne…
Tu ne te dou­tais pas de ton ridi­cule, car tu crois que la Vienne se jette dans le Rhône, et dans ces eaux vives qui nou­rissent l’Atlantique, après avoir ron­gé chaque châ­teau du Limou­sin, du Poi­tou et de la Tou­raine, tu don­nais, en bom­bant ta gorge, en alan­guis­sant tes yeux, un reflet des­ti­né à Avi­gnon et à Mar­seille. Je dus te dire que Young avait remon­té cette rivière jusqu’à Nantes. Mais les hommes t’ont tou­jours plus inté­res­sée que les fleuves, et tu cher­chas aus­si­tôt, cou­pée net au nom­bril, en sirène, par la rivière noire et la par­tie de toi posée sur l’eau aus­si aride qu’un buste de coif­feur, à relier ce voya­geur à quelque cou­rant pari­sien.
— Young, l’ami de Révil­lon ?
— Non, l’ami de Pitt.
— Pitt, l’ami de Sacha ?
— Non, l’ami de Mira­beau.
Alors, croyant que Mira­beau était du Nord, à ce nom tu sor­tis toute nue de l’eau, en bai­gneuse suédoise…

Jean Girau­doux, Sieg­fried et le Limou­sin, Le Livre de poche, 1991, p. 139–140.