Mais, à Bellac…

Jean Giraudoux | Suzanne et le Pacifique (1921)

Mais, à Bel­lac, on se laisse conduire par la faim et la soif, par la fatigue et le som­meil, seules marées des cam­pagnes, et par tout ce qui dilate et ras­semble une famille autour de sa mai­son ou de sa ferme. La cour­roie qui unit les deux repas, le rideau qu’on tire le soir, tout fonc­tion­nait à mer­veille. Nous ne cher­chions pas, comme les snobs à Paris, la des­ti­née ou la poli­tique dans les mots des concierges. Nous ne tri­chions pas dans les anec­dotes, pour don­ner au monde un aspect de folie ou de stu­pi­di­té, nous ne ren­con­trions pas le cou­sin de Kipling le jour où nous pro­non­cions son nom, notre fabri­cant de cer­cueils ne s’appelait pas Cour­te­line. Nous avions des yeux sans double fond, un cœur ovale et qui jamais ne se met­tait de biais ; et ceux qui paraissent aux Pari­siens des êtres étranges, les grands-ducs russes qui déjeunent en jouant du tam­bour, les Amé­ri­caines qui se font raser le crâne pour por­ter une che­ve­lure en tulle, nous voyions que c’était une mal­fa­çon, nous en avions pitié.
[…]
Notre ville était posée sur la route natio­nale de Paris à Tou­louse, nos domaines les plus éloi­gnés allaient à quelques lieues au sud, et entre la borne 405 et la borne 420, attei­gnant ce degré suprême en cas de beau temps fixe, nous la goû­tions, comme on l’appelle aus­si à Bel­lac, la vie, dans sa plénitude.

Jean Girau­doux, Suzanne et le Paci­fique, Le Livre de poche, 1997, p.41.