La rue de la Boucherie…

Jules Claretie | Journées de vacances (1886)

La rue de la Bou­che­rie est affreuse ! Quand la détrui­ra-t-on ? C’est ici le cri géné­ral. Les bou­chers seuls ne le poussent point.
[…] Une ruelle étroite, des­cen­dant en pente vers une sorte de petite place, une rue bor­dée d’étaux sinistres, rue qui s’appelait encore, il y a quelques années, du vrai nom qu’elle mérite, la rue Torte, des mai­sons de bois héris­sées de crocs où pendent des viandes dont le sang tombe goutte à goutte au ruis­seau, des devan­tures sombres, des pou­trelles enfu­mées que recouvrent, dans ces jours d’été, des mar­quises d’un linge jaune et macu­lé, sem­blables aux ten­di­dos espagnols.

Un coin de ville d’Asie, des inté­rieurs sombres qu’eût aimés Rem­brandt, le four­mille­ment sin­gu­lier d’une rue de Naples et l’horreur d’un char­nier orien­tal. On se croi­rait en plein moyen âge. On se heurte à des mou­tons éven­trés, écor­chés, à des tas hor­ribles et puants. […]

Ce quar­tier des Bou­che­ries est une ville dans une ville. Il semble que les bou­chers aient des fran­chises et des mœurs spé­ciales. Vivant là d’une vie en quelque sorte sépa­rée, ils com­posent une sorte d’aristocratie toute puis­sante, l’aristocratie de l’étal.

Jules Cla­re­tie, Jour­nées de vacances, E. Den­tu, 1886, p.383–385.

De façon à la fois acerbe et pit­to­resque, Cla­re­tie dépeint la rue de la Bou­che­rie, dont il sou­ligne l’ambiance sombre, et plus glo­ba­le­ment l’activité bou­chère en ce qu’elle est géné­ra­trice d’odeurs et de scènes mor­ti­fères peu enga­geantes. La scène dénote déjà dans un Limoges en cours de moder­ni­sa­tion, au point que les lieux lui paraissent davan­tage res­sem­bler aux quar­tiers popu­laires d’une ville lointaine…

La rue de la Bou­che­rie a por­té le nom de rue Torte jusqu’au début du XIXe siècle, et plu­sieurs ruelles voi­sines conti­nuent de por­ter des noms très anciens, témoi­gnage de la grande per­ma­nence du quar­tier de la Bou­che­rie à tra­vers l’époque contem­po­raine. La rue du Canal tient par exemple son nom du ruis­seau creu­sé pour éva­cuer le sang des ani­maux abattus.