Le soleil se leva sans rayons…

Jules Sandeau | Le Docteur Herbeau (1841)

Le soleil se leva sans rayons, dans une vapeur embra­sée, comme un disque de fer sor­tant rouge de la four­naise. Presque aus­si­tôt ces lourdes vapeurs se chan­gèrent en une épaisse nuée, pareille à celle qui, depuis la veille, se tenait immo­bile au cou­chant. Sou­dain l’air fré­mit, la cime des arbres se cour­ba, l’orient et l’occident déchaî­nèrent à la fois leurs vents et leurs tem­pêtes ; les deux nuées s’ébranlèrent, et toutes deux, les flancs char­gés de foudre, s’avancèrent l’une contre l’autre, comme deux corps d’armée près d’en venir aux mains. En cet ins­tant, la nature entière fut sai­sie d’un inex­pri­mable sen­ti­ment de ter­reur. Le parc se prit à mugir comme la colère de l’océan ; les chiens hur­lèrent, les bes­tiaux dans les étables pous­sèrent des mugis­se­ments de détresse.

[…]

L’orage écla­ta bien­tôt dans toute sa furie. Les deux nuées s’étaient heur­tées et confon­dues, on eût dit une mêlée de com­bat­tants. Les éclairs se suc­cé­daient sans inter­mit­tence, et les coups de foudre se répon­daient de tous les points de l’horizon. C’était un orage sec, ceux-là sont les plus redou­tables : images des grandes dou­leurs qui ne pleurent pas. Les nuages de bronze et de cuivre ne ver­saient pas une goutte de pluie à la terre alté­rée ; seule­ment il s’en échap­pait par inter­valles de rares grê­lons qui frap­paient, bri­saient et bon­dis­saient comme des balles.

Jules San­deau, Le Doc­teur Her­beau, G. Char­pen­tier, 1882, p.216–219.

L’orage violent qui éclate est enfin l’occasion pour le châ­teau de M. Rique­mont d’accueillir le nou­veau méde­cin de Saint-Léo­nard, Hen­ri Save­nay — qui n’avait point accep­té l’invitation de s’y ins­tal­ler quelques jours. L’occasion pour le jeune méde­cin et la jeune épouse de M. Rique­mont, Louise, apeu­rée par la vio­lence des élé­ments, de dis­cu­ter, notam­ment de la Creuse, d’où ils sont ori­gi­naires tous les deux. Bles­sé par une chute de che­val du fait de l’orage, il y res­te­ra la nuit.

Pen­dant l’orage, inquiet pour ses pou­lains et son domaine, M. Rique­mont était sor­ti ; à son retour, il en dresse le bilan apocalyptique :

— […] Quel orage, mes enfants ! tout a été broyé, cou­pé, haché comme chair à pâté. Ma ferme de Gros-Bois a crou­lé comme un châ­teau de cartes ; au Cou­dray, trois bœufs ont été écra­sés dans leur étable. Le ton­nerre a mis le feu à mes granges de Saint-Her­blain. Pas une cloche dans mes melon­nières, pas un car­reau de vitre dans mes domaines qui ne soit en mille mor­ceaux. C’est un désastre dont on n’a pas d’exemple. Loui­son, nous n’irons pas en Ita­lie cet automne, et nous ne rece­vrons pas le pro­chain hiver. Nous nous occu­pe­rons de nos pauvres.

Jules San­deau, Le Doc­teur Her­beau, G. Char­pen­tier, 1882, p.228.