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title: 'Un instant après'
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date: '2026-07-01'
description: 'Dans ce long extrait, Mar­tin Nadaud décrit son pre­mier départ pour Paris, en 1830, pour y exer­cer le métier de maçon, comme son père. Il évoque le che­min emprun­té, la dure­té et les dif­fi­cul­tés de ce voyage, l’organisation au sein de ce convoi, les étapes et les ter­ribles condi­tions d’hyg…'
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# Un ins­tant après

 [Martin Nadaud](https://gc.reclic.dev/fr/geoculture/martin-nadaud) | [*Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon*](https://gc.reclic.dev/fr/geoculture/martin-nadaud/memoires-de-leonard-ancien-garcon-macon) (1895)

> Un ins­tant après j’arrivais à Pon­ta­rion à l’auberge du père Duphot où nous atten­daient les cama­rades qui se diri­geaient avec nous vers Paris et ceux qui, en plus grand nombre, étaient venus nous accom­pa­gner ; là, on com­men­ça à vider des bou­teilles de vin blanc, et les vieux qui res­taient nous adres­saient des paroles encou­ra­geantes et nous recom­man­daient, sur­tout d’avoir de la conduite et de gar­der tou­jours un bon sou­ve­nir du pays.
> 
> Arri­vés au Mari­vet, petit vil­lage non loin de Pon­ta­rion, nous atten­daient d’autres com­pa­gnons de route. Au-des­sus de Sardent nous nous enga­geâmes dans des che­mins de tra­verse ; car, à ce moment, la route de Sardent à Gué­ret n’existait pas encore. Les sen­tiers que nous devions suivre étaient peu pra­ti­cables vu l’abondance des pluies que nous avions eues la veille.Au-delà de St-Chris­tophe, nous entrâmes dans la forêt de Gué­ret, où les che­mins boueux et ravi­nés par les eaux étaient encore plus mau­vais ; en cer­tains endroits, les bran­chilles des arbres nous bar­raient presque le pas­sage ; en les secouant une pluie fine et froide nous tom­bait sur les épaules, ce qui était, on le devine, peu agréable.\[…\]
> 
> Vers 11 heures nous arri­vâmes à Gué­ret un peu fati­gués et éclo­pés, mais nous sen­tions le but, et nous allâmes déjeu­ner chez le père Ger­beau où mon père et plu­sieurs autres de nos com­pa­gnons de route étaient avan­ta­geu­se­ment connus.
> 
> De pas­sage deux fois par an, les émi­grants avaient leurs auberges atti­trées et qu’ils chan­geaient bien rare­ment. Ger­beau était connu des maçons comme Napo­léon de ses sol­dats ; il n’en pas­sait pas un sans entrer chez lui, c’est parce qu’il ne nous écor­chait pas trop tout en nous ser­vant bien et à bon mar­ché ; en outre, « il n’était pas chien » pour payer la goutte après le dîner.
> 
> Mon père, en me pré­sen­tant à ce maître d’hôtel, lui dit : « Ger­beau, voi­là un nou­veau client », et au même ins­tant il fit venir sa femme qui m’embrassa et me rem­plit mes poches de toute espèce de frian­dises. Dès lors je fus atta­ché à cette mai­son pour tou­jours, jamais il ne m’arriva de pas­ser à Gué­ret sans entrer dans cette auberge. Ces rela­tions furent si sui­vies, que plus tard lorsque j’eus pla­cé ma fille dans la pen­sion de Mme Baillet qui était en face de cet hôtel, Mlle Ger­beau deve­nue Madame Audoine ne man­qua pas un jour de lui pro­di­guer les soins d’une bonne et affec­tueuse mère. En 1870, je devins pré­fet de la Creuse, Madame Audoine me fai­sait appor­ter à la pré­fec­ture tous mes repas au prix bien modique de 1 fr. 75 ; à sa mort j’éprouvai autant de cha­grin que si elle eût appar­te­nu à ma famille.
> 
> A ce pre­mier départ de 1830, et avant de quit­ter l’hôtel Ger­beau nos com­pa­gnons de route ver­sèrent cha­cun 10 fr. entre les mains de mon père ; le voi­là tré­so­rier de notre socié­té jusqu’à Paris. Ses fonc­tions hono­ri­fiques consis­taient à aller de l’avant sur la route pour faire pré­pa­rer nos repas, choi­sir les plats, comp­ter les bou­teilles de vins et débattre le prix de la table. Ce choix lui impo­sait un plus grand devoir encore ; comme la route était sui­vie par de nom­breux émi­grants, chaque groupe choi­sis­sait un solide mar­cheur, dont la mis­sion consis­tait à arri­ver le pre­mier, le soir, à l’auberge afin de rete­nir des lits.
> 
> \[…\]
> 
> Nous arri­vâmes à la nuit tom­bante à Genouillat, où mon père avait fait pré­pa­rer le sou­per à l’auberge du bou­lan­ger Meillant ; mais en mar­chant de l’avant avec d’autres amis, ils s’aperçurent qu’il était venu par la route de Jar­nages, un nombre consi­dé­rable d’émigrants se ren­dant comme nous à Paris.
> 
> A table, mon père nous fit remar­quer qu’il y allait de notre inté­rêt de hâter notre dîner et de pour­suivre à deux lieues de là, à Bor­de­soulle, notre route, afin d’être le len­de­main bien en avant du gros de la foule.
> 
> \[…\]
> 
> Enfin nous arri­vâmes ; je me trou­vais, à la chute de la jour­née, avoir fait quinze lieues, pour cette pre­mière étape. Acca­blé par la fatigue, un som­meil répa­ra­teur m’était plu­tôt néces­saire que le dîner qu’on allait nous faire ser­vir. Notre auberge était connue pour être le ren­dez-vous des rou­liers et des mule­tiers ; les salles de cette mai­son étaient spa­cieuses et com­por­taient tout le néces­saire pour ces sortes de gens.
> 
> \[…\]
> 
> Nous entrâmes dans l’auberge et nous voi­là dans une vaste cui­sine où un bour­don­ne­ment sem­blable à celui d’une ména­ge­rie se fai­sait entendre.
> 
> Dans la che­mi­née déme­su­ré­ment grande, rôtis­saient d’énormes quar­tiers de viande que nous regar­dions tous d’un œil de convoi­tise. Mon éton­ne­ment, comme celui de mes jeunes com­pa­gnons était sin­gu­lier ; il me sem­blait que nous ne pour­rions plus nous reconnaître.
> 
> Nous allâmes nous asseoir au bout d’une très longue table pla­cée à côté de deux autres qui réunis­saient bon nombre de voya­geurs. Comme nous avions sou­pé à Genouillat, la soif se fai­sait plu­tôt sen­tir que la faim ; mon père me fit prendre quelques gor­gées de vin chaud que je bus avec peine, tant la fatigue de cette pre­mière jour­née m’avait accablé.
> 
> Le repos était néces­saire, on nous condui­sit par un petit esca­lier et nous vîmes alors les gra­bats qui nous étaient des­ti­nés ; mon père m’aida à reti­rer mes sou­liers et mes bas, et quelle ne fut pas sa sur­prise, de voir mes pieds déchi­rés et en sang ; il les grais­sa, les entor­tilla avec quelques menues toiles, puis nous nous cou­châmes non sur des lits, mais sur des balles de son et de paille hachée par l’usure et natu­rel­le­ment pleine de vermine.
> 
> En ouvrant les draps, on vit qu’ils étaient noirs comme de la suie et por­taient en outre dif­fé­rentes marques de mal­pro­pre­té. Tel était alors le sans-gêne des auber­gistes sur toute notre route. Au moment du pas­sage des émi­grants, vers le milieu de novembre, on met­tait des draps blancs qui devaient ser­vir, jusque vers le milieu de mars, à moins qu’ils ne fussent pas trop sales ou déchi­rés ; voi­là lorsqu’il s’agissait du pas­sage des maçons, com­ment on obser­vait les lois de l’hygiène.
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> \[…\]
> 
> Au moment du départ, on but du vin blanc ; tout le monde était prêt et le sac au dos ; pen­dant les pre­mières heures, point de traî­nards, la route était bonne et la gaî­té conti­nuait. Arri­vés à Nou­hant où se trou­vait la belle habi­ta­tion de Mme Georges Sand, nous nous lan­çâmes dans les plaines de St-Char­tier ; il fal­lut suivre de bien mau­vais che­mins, effon­drés par les cha­riots, et rem­plis de petites mares ou de grosses pierres. Cette marche était d’autant plus pénible, que, de temps à autre, nous nous enfon­cions dans l’eau et dans la boue jusqu’à la che­ville ; l’eau cla­po­tait dans nos sou­liers, ce qui ne contri­buait pas peu à nous rendre cette tra­ver­sée très désagréable.

 Mar­tin Nadaud, *Mémoires de Léo­nard, ancien gar­çon maçon*, Bour­ga­neuf, A. Duboueix, impri­meur-libraire, 1895, p.28–33 (dis­po­nible sur [Gal­li­ca](http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k24301h))

Dans ce long extrait, Mar­tin Nadaud décrit son pre­mier départ pour Paris, en 1830, pour y exer­cer le métier de maçon, comme son père. Il évoque le che­min emprun­té, la dure­té et les dif­fi­cul­tés de ce voyage, l’organisation au sein de ce convoi, les étapes et les ter­ribles condi­tions d’hygiène qui régnaient dans les auberges.

Plus loin dans ses *Mémoires de Léo­nard, ancien gar­çon maçon* (p.94), Mar­tin Nadaud évoque les riva­li­tés entre émi­grants creusois :

> Par­mi nous, Creu­sois, il y avait de petits clans, de mes­quines riva­li­tés de can­tons et même de com­munes. On avait bap­ti­sé du nom de *Bru­las*, les ouvriers qui étaient ori­gi­naires des envi­rons de la Sou­ter­raine, du Grand-Bourg et de Dun, et de *Biga­ros*, ceux qui venaient du voi­si­nage de Val­lière, Saint-Sul­pice-les-Champs, St-Georges et Pontarion.
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