Le hasard fait des miracles

Maurice Leblanc | L’Agence Barnett et Cie (1928)

Char­gé d’éclaircir l’affaire du Vieux-Don­jon, et muni des ren­sei­gne­ments néces­saires, l’inspecteur Béchoux prit le train du soir pour le centre de la France et des­cen­dit à Gué­ret, d’où une voi­ture l’amena le len­de­main matin au bourg de Mazu­rech. Il com­men­ça par une visite au châ­teau, ancienne et vaste demeure construite sur un pro­mon­toire qu’entourait une boucle de la Creuse. Georges Cazé­von y habitait.

Riche indus­triel, pré­sident du Conseil géné­ral, homme consi­dé­rable par ses rela­tions poli­tiques, âgé tout au plus de qua­rante ans et bel homme, Georges Cazé­von avait un masque vul­gaire et des allures rondes qui com­man­daient le res­pect. Tout de suite, comme le Vieux-Don­jon fai­sait par­tie de
son domaine, il vou­lut y conduire Béchoux.

Il fal­lait d’abord tra­ver­ser un beau parc, plan­té de châ­tai­gniers, et l’on arri­vait à une for­mi­dable tour en ruine, seul ves­tige qui res­tât du Mazu­rech féo­dal et qui s’élançait dans le ciel des pro­fon­deurs mêmes du défi­lé où la Creuse tour­nait len­te­ment sur un lit de roches écroulées.

Sur l’autre rive, qui appar­te­nait à la famille d’Alescar, se dres­sait, à douze mètres de dis­tance, for­mant comme une digue, un mur de gros moel­lons, tout lui­sants d’humidité, que sur­mon­tait, cinq ou six mètres plus haut, une ter­rasse bor­dée d’un bal­con, et où abou­tis­sait une allée du jardin.

[…]

Béchoux ne per­dit pas de temps. Il explo­ra le pied de la tour, péné­tra dans le cirque de décombres accu­mu­lés à l’intérieur par l’éboulement des plan­chers et de l’escalier, puis rega­gna le bourg, ques­tion­na, fit visite au curé et au maire, et prit son repas à l’auberge. À deux heures, il péné­trait dans l’étroit jar­din qui des­cen­dait jusqu’à la ter­rasse et que cou­pait en deux une petite bâtisse sans style et déla­brée qu’on appe­lait le Manoir.

Mau­rice Leblanc, « Le hasard fait des miracles » in L’Agence Bar­nett et Cie, La Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.188–229 (dis­po­nible en ligne).

« Le hasard fait des miracles » voit Jim Bar­nett et l’inspecteur Théo­dore Bré­choux enquê­ter en Creuse.

La mort du jeune comte Jean d’Alescar, du côté du Vieux-Don­jon, ne va pas sans rumeurs ni calom­nies et Georges Cazé­von, pré­sident du Conseil géné­ral, fait alors appel à la Pré­fec­ture pour qu’une enquête soit dili­gen­tée. D’où l’arrivée, via Gué­ret, du jeune ins­pec­teur Théo­dore Béchoux, devan­cé, en tout et par­tout par Jim Bar­nett… et pour com­men­cer chez la sœur de la victime…

— Ah ! enfin, te voi­là, cher ami, s’écria Bar­nett joyeu­se­ment et la main ten­due. Quand j’ai vu, ce matin, dans les jour­naux, la nou­velle de ton départ pour la Creuse, vite j’ai pris ma 40-che­vaux, afin de me mettre à ta dis­po­si­tion, et je t’attendais. Made­moi­selle, je vous pré­sente l’inspecteur Béchoux, envoyé spé­cial de la Préfecture.

Mau­rice Leblanc, « Le hasard fait des miracles » in L’Agence Bar­nett et Cie.

Cette affaire est une nou­velle fois l’occasion pour Jim Bar­nett, Arsène Lupin donc, de faire preuve de ses talents d’enquêteur, de sa pers­pi­ca­ci­té, mais aus­si de se faire mani­pu­la­teur, maître-chan­teur, faus­saire… Affaire bien ren­table pour le gent­le­man-cam­brio­leur, qui, non content d’en avoir dénoué les intrigues et iden­ti­fié le cou­pable, se fait juge… Mais si jus­tice est loin d’être ren­due, répa­ra­tion est faite :

[…] laisse cette affaire. Elle est réglée, et, comme tu le vois, au mieux des inté­rêts communs.

Mau­rice Leblanc, « Le hasard fait des miracles » in L’Agence Bar­nett et Cie.

Il convient de pré­ci­ser qu’à nos yeux, comme à ceux de Chris­tian Dus­sot et de Pierre Lacroix avant lui, Mazu­rech est une réin­ven­tion de Cro­zant ; ou pour le dire comme Chris­tian Dussot :

Mazu­rech est une repré­sen­ta­tion de Cro­zant, recom­po­sée par la fic­tion ; l’essentiel y est : la ruine, le méandre, la Creuse.

Chris­tian Dus­sot, « Mau­rice Leblanc, L’Aiguille creuse, l’art, la Creuse », Mémoires de la Socié­té des sciences natu­relles, archéo­lo­giques et his­to­riques de la Creuse, tome 60, 2014–2015, p.365–378.

Bibliographie

Chris­tian Dus­sot, « Mau­rice Leblanc, L’Aiguille creuse, l’art, la Creuse », Mémoires de la Socié­té des sciences natu­relles, archéo­lo­giques et his­to­riques de la Creuse, tome 60, 2014–2015, p.365–378.