Sou­ve­nir de la Creuse

Maurice Rollinat | Les Névroses (1883)

Sou­ve­nir de la Creuse

Tan­dis qu’au soleil lourd la cam­pagne d’automne
Filait iner­te­ment son rêve de stu­peur,
Nous tra­ver­sions la brande aride et mono­tone
Où le merle enva­hi du spleen enve­lop­peur
Avait un vol fur­tif et trem­blo­tant de peur.
Nous lon­gions un pacage, un taillis, une vigne ;
Puis au fond du ravin que la ronce égra­tigne
Appa­rais­sait la Creuse aux abords mal­ai­sés :
Alors tu t’asseyais, et j’apprêtais ma ligne,
A l’ombre des coteaux rocailleux et boisés.

Lorsque j’avais trou­vé dans l’onde qui mou­tonne,
Près d’un rocher gar­ni d’écume et de vapeur,
L’endroit où le gou­jon folâtre et se can­tonne,
Je fouet­tais le cou­rant de mon fil agrip­peur,
Et bien­tôt le pois­son mor­dait l’appât trom­peur.
Toi, sous un châ­tai­gnier majes­tueux et digne,
Aux coin­coins du canard qui nageait comme un cygne,
Rêveuse, tu cro­quais des sites apai­sés ;
Et je venais te voir quand tu me fai­sais signe,
A l’ombre des coteaux rocailleux et boisés.

Par des escar­pe­ments que le lierre fes­tonne,
Un meu­nier s’en allait sur son bau­det grim­peur ;
Des rou­le­ments pareils à ceux d’un ciel qui tonne
S’ébauchaient ; le pivert au bec dur et frap­peur
Pous­sait un cri poin­tu dans l’air plein de tor­peur.
Et nous, sans redou­ter la vipère maligne,
Avec des mots d’amour que le regard sou­ligne,
Ayant pour seuls témoins les lézards iri­sés,
Nous cau­sions ten­dre­ment sur la mousse bénigne,
A l’ombre des coteaux rocailleux et boisés.

Mau­rice Rol­li­nat, Les Névroses, G. Char­pen­tier, 1883, p.235 (dis­po­nible sur Gal­li­ca).

Mau­rice Rol­li­nat se plaît à obser­ver la nature et aime les longues pro­me­nades ain­si que les séances de pêche à la ligne, évo­quant ici l’une d’elle au bord de la Creuse à Fresselines.