Essai sur les mœurs et l’esprit des nations

Votaire

Le pape, par un enchaî­ne­ment d’événements extra­or­di­naires, avait entre ses mains Zizim ou Gem, frère de Baja­zet. Voi­ci com­ment ce fils de Maho­met II était tom­bé entre les mains du pape.

Zizim, ché­ri des Turcs, avait dis­pu­té l’empire à Baja­zet, qui en était haï. Mais, mal­gré les vœux des peuples, il avait été vain­cu. Dans sa dis­grâce il eut recours aux che­va­liers de Rhodes, qui sont aujourd’hui les che­va­liers de Malte, aux­quels il avait envoyé un ambas­sa­deur. On le reçut d’abord comme un prince à qui on devait l’hospitalité, et qui pou­vait être utile ; mais bien­tôt après on le trai­ta en pri­son­nier. Baja­zet payait qua­rante mille sequins par an aux che­va­liers pour ne pas lais­ser retour­ner Zizim en Tur­quie. Les che­va­liers le menèrent en France dans une de leurs com­man­de­ries du Poi­tou, appe­lée le Bour­gneuf. Charles VIII reçut à la fois un ambas­sa­deur de Baja­zet et un nonce du pape Inno­cent VIII, pré­dé­ces­seur d’Alexandre, au sujet de ce pré­cieux cap­tif. Le sul­tan le rede­man­dait ; le pape vou­lait l’avoir comme un gage de la sûre­té de l’Italie contre les Turcs. Charles envoya Zizim au pape. Le pon­tife le reçut avec toute la splen­deur que le maître de Rome pou­vait affec­ter avec le frère du maître de Constan­ti­nople. On vou­lut l’obliger à bai­ser les pieds du pape ; mais Boz­zo, témoin ocu­laire, assure que le Turc reje­ta cet abais­se­ment avec indi­gna­tion. Paul Jove dit qu’Alexandre VI, par un trai­té avec le sul­tan, mar­chan­da la mort de Zizim. Le roi de France, qui, dans des pro­jets trop vastes, assu­ré de la conquête de Naples, se flat­tait d’être redou­table à Baja­zet, vou­lut avoir ce frère mal­heu­reux. Le pape, selon Paul Jove, le livra empoi­son­né. Il res­ta indé­cis si le poi­son avait été don­né par un domes­tique du pape, ou par un ministre secret du Grand Sei­gneur ; mais on divul­gua que Baja­zet avait pro­mis trois cent mille ducats au pape pour la tête de son frère.

Le prince Démé­trius Can­te­mir dit que, selon les annales turques, le bar­bier de Zizim lui cou­pa la gorge, et que ce bar­bier fut grand vizir pour récom­pense. Il n’est pas pro­bable qu’on ait fait ministre et géné­ral un bar­bier. Si Zizim avait été ain­si assas­si­né, le roi Charles VIII, qui ren­voya son corps à son frère, aurait su ce genre de mort ; les contem­po­rains en auraient par­lé. Le prince Can­te­mir, et ceux qui accusent Alexandre VI, peuvent se trom­per éga­le­ment. La haine qu’on por­tait à ce pon­tife, et qu’il méri­tait si bien, lui impu­ta tous les crimes qu’il pou­vait commettre.

Vol­taire, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, 1756, cha­pitre CVII, « De la conquête de Naples par Charles VIII, roi de France et empe­reur. De Zizim, frère de Baja­zet II. Du pape Alexandre VI, etc. » (dis­po­nible sur Wiki­source)

Dans ce bref extrait de son Essai sur les mœurs et l ’esprit des nations, Vol­taire s’attache au des­tin de Zizim, mais il convient sans doute de ne pas trop s’attacher aux détails…

Essai sur les mœurs et l ’esprit des nations

Aux yeux de tout his­to­rien, l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations de Vol­taire marque incon­tes­ta­ble­ment un tour­nant dans l’écriture de l’histoire.

Com­men­cée en 1740, sans cesse rema­niée par l’auteur jusqu’à la fin de ses jours, cette œuvre monu­men­tale se donne en effet pour ambi­tion de bros­ser le tableau d’une « his­toire uni­ver­selle des civi­li­sa­tions » qui soit d’abord celle des hommes, de toutes époques et de toutes condi­tions. Le pro­jet de Vol­taire est de réfu­ter toute concep­tion théo­lo­gique de l’histoire, pour mon­trer com­ment l’esprit humain devient pro­gres­si­ve­ment capable d’écrire sa propre histoire.

Vol­taire Foundation

A l’échelle du monde, Vol­taire défi­nit l’unique bon sujet de l’histoire, la tota­li­té des rela­tions sociales et leurs rap­ports au poli­tique. Il relie le temps des unes et des autres à celui des mœurs dont il observe les chan­ge­ments par rap­port à ceux des arts et des sciences et l’éloignement des indi­vi­dus et des peuples de la vio­lence recu­lant devant la rai­son. C’est un idéal humain et une nou­velle phi­lo­so­phie des déve­lop­pe­ments de l’histoire.

Daniel Roche, pro­fes­seur au Col­lège de France