— Eh bien !

George Sand | Jeanne (1844)

– Eh bien ! voyons donc votre his­toire, reprit le curé pour se don­ner quelque conte­nance ; quelque sor­nette !
– Écou­tez ! vous savez bien la roche de Baume sur laquelle on voit l’empreinte d’un pied humain ?
– C’est le pied de Saint-Mar­tial qui est venu en per­sonne détruire le culte des idoles et prê­cher le chris­tia­nisme à Toull-Sainte-Croix, l’an de notre Sei­gneur…
– Il s’agit bien de Saint-Mar­tial et de notre Sei­gneur ! Faites sem­blant d’y croire. Je vous dis, moi, que c’est la Grand’Fade, la reine des fées, qui, mécon­tente des hon­neurs ren­dus à votre saint, a frap­pé du pied avec colère et a tari la source d’eau chaude qui cou­lait ici, pour l’envoyer jaillir à Évaux.
– Eh bien ! je sais ce conte-là ; est-ce toute votre décou­verte ?
– Oh, curé sans pro­fon­deur!… Et vous ne concluez pas ?
– Je conclus que Clau­die répète les fadaises de sa grand-mère.
– Eh bien ! moi, je conclus que si votre sys­tème est vrai, si la tra­di­tion orale est l’histoire omise dans les livres et conser­vée dans les sym­boles du peuple, il y avait à Bord-Saint-Georges et à Toull des sources d’eau chaude.
– Et que seraient-elles deve­nues ?
– Belle demande ! curé, vous bais­sez, en véri­té ! Dans la des­truc­tion de votre cité gau­loise, catas­trophe vio­lente et sou­daine, les bains d’eau chaude, éta­blis cer­tai­ne­ment du temps de la domi­na­tion romaine, au ver­sant de la mon­tagne, ont été écra­sés, com­blés, et la source a dis­pa­ru sous des amas de décombres et de terres refou­lées.
– Pour­quoi dites-vous au ver­sant de la mon­tagne ? dit le curé, qui com­men­çait à écou­ter avec atten­tion.
– Et que faites-vous donc des viviers ? Qu’est-ce que les viviers ? Vous n’avez jamais son­gé à cela ! Ces viviers, qui fument comme des bouilloires en plein hiver ? Ces viviers dont on ne trouve pas le fond ? Ces viviers qui ne sont pas des maré­cages conser­va­teurs de l’eau plu­viale, puisqu’ils sont situés sur une pente aride et toute dis­po­sée pour l’écoulement ? Ces viviers enfin, qui ren­ferment peut-être des sources miné­rales plus chaudes, plus effi­caces, plus abon­dantes que celles d’Évaux, à trois lieues d’ici ? Et vous cher­chez le tré­sor sous les pierres ? c’est dans l’eau qu’il faut le cher­cher. Là serait le véri­table tré­sor, la subite richesse du pays. Je parie que vous n’avez jamais son­gé à faire don­ner trois coups de pioche dans ces viviers !
– Jamais, et pour­tant les pay­sans ne cessent de répé­ter qu’il y a quelque chose là-des­sous !
– Et jamais vous n’avez son­gé à y enfon­cer un ther­mo­mètre pour savoir si cette vase, tiède à la sur­face, n’est pas brû­lante à six pieds sous terre ?
– Oh ! je vou­drais bien avoir un ther­mo­mètre, s’écria le curé en se levant : il faut que je m’en donne un ! Cela coûte-t-il bien cher, mon­sieur Léon ?
– J’en ai un superbe à la mai­son. Je vous l’apporterai demain.
– Demain, vrai ?
– Et nous en ferons l’expérience ensemble.
– Demain ! demain ! ce n’est pas pour rire ?
– Topez là ! s’écria Léon en ten­dant sa main au curé.

Le curé lui don­na un grand coup dans la main avec la joie et la confiance d’un enfant.

George Sand, Jeanne, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.154–157.

Dans cette dis­cus­sion qu’il a avec le curé de Toulx, Mar­sillat fait appel au savoir popu­laire, à une légende en vue d’élaborer une ana­lyse aus­si bien his­to­rique que géo­lo­gique de Toulx et des maré­cages qui l’entourent. Mais autant l’annoncer : le lec­teur n’a à aucun moment un quel­conque compte ren­du de l’expérience envi­sa­gée. Nous pour­rions ain­si dire que les super­sti­tions ont leurs rai­sons que la rai­son bien sou­vent ignore.

Cepen­dant, les viviers repré­sentent un dan­ger cer­tain, comme Guillaume l’avait décou­vert lors de son pre­mier passage :

Il s’étonnait qu’elle ne le condui­sît pas par la prai­rie incli­née qui lon­geait ces mon­ti­cules de pierres. Il ne savait pas à quel point les viviers de Toull sont per­fides. Ce sont de nom­breuses sources qui n’ont pas leur jaillis­se­ment à fleur de terre, et qui minent le sol en fil­trant par-des­sous. Une vase com­pacte, tapis­sée d’un jonc fin et court, qu’on pour­rait prendre pour l’herbe d’un pré, les recouvre et cache entiè­re­ment à l’œil inex­pé­ri­men­té ces glaises mou­vantes aus­si dan­ge­reuses que les sables mou­vants des bords de la mer : le pied s’y enfonce len­te­ment, et le ter­rain semble capable, pen­dant quelques ins­tants, de por­ter un corps solide. Mais c’est un piège des esprits mal­fai­sants de la mon­tagne. On y entre peu à peu jusqu’au genou, jusqu’à la cein­ture, jusqu’aux épaules, et chaque effort ten­té pour se déga­ger, vous y plonge plus avant. Enfin, sans de prompts secours, on y péri­rait, non pas noyé, mais étouf­fé par la vase ; et les bonnes femmes de Toull pensent qu’on irait rejoindre la cité mys­té­rieuse, englou­tie sous le sol, et dont par­fois, quand le temps est calme, elles croient entendre son­ner les cloches.

George Sand, Jeanne, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.67–68.

Joseph Joul­liet­ton, dans le pre­mier volume de son His­toire de la Marche et du Pays de Com­braille publié en 1814, fait état des décou­vertes que Barai­lon — savant que cite d’ailleurs le curé de Toulx dans un pré­cé­dent extrait — a faite en 1782–1783 « _au bas d’une émi­nence nom­mée la Roche-de-Baume, à 3000 toises envi­ron du som­met de la haute mon­tagne de Toulx_ » avant de s’intéresser à cette légende qui s’appuie là encore sur une curio­si­té géologique :

La col­line de la Roche-de-la-Baume […] offre, dans sa par­tie la plus éle­vée, des masses de rochers sur les­quels on voit deux empreintes de pied humain. La tra­di­tion du pays veut que l’une de ces empreintes soit celle du pied de Saint Mar­tial qui s’arrêta dans cet endroit, et y lais­sa ce témoi­gnage de son séjour, et que l’autre appar­tienne à la reine des fades ou des fées, qui, dans un moment de fureur, frap­pa si for­te­ment le rocher de son pied droit, qu’elle y en lais­sa la marque ; on ajoute que, mécon­tente des habi­tants du can­ton, elle fit en même temps, par sa puis­sance sur­na­tu­relle, tarir les sources miné­rales qui rem­plis­saient plu­sieurs creux aux envi­rons de ce rocher et les fit cou­ler à Évaux.

Joseph Joul­liet­ton, His­toire de la Marche et du Pays de Com­braille, volume I, 1814.

C’est grâce au Dic­tion­naire infer­nal de J. Col­lin de Plan­cy (dont la troi­sième édi­tion date de 1844) que l’on peut pro­po­ser une localisation :

Non loin de Bord-Saint-Georges, à deux lieues de Cham­bon, on res­pecte entre les débris d’un vieux puits qu’on appelle aus­si puits des fées, ou fades, et sept bas­sins qu’on a nom­més les creux des fades. On voit près de là, sur la roche de Beaune, deux empreintes de pied humain […]

J. Col­lin de Plan­cy, Dic­tion­naire infer­nal, 3e édi­tion, Paul Mel­lier (Paris), 1844.

Bibliographie

J. Col­lin de Plan­cy, Dic­tion­naire infer­nal, 3e édi­tion, Paul Mel­lier (Paris), 1844 (dis­po­nible sur Gal­li­ca).

M. Joul­liet­ton, His­toire de la Marche et du Pays de Com­braille, P. Betoulle (Gué­ret), 1814 (dis­po­nible sur archive.org).