3 octobre : Mar­tin Nadaud

George Sand | Journal d’un voyageur pendant la guerre (1871)

À neuf heures, on déjeune avec Nadaud, que Sigis­mond a été cher­cher dès sept heures au débar­ca­dère de La Vau­franche. Je l’avais vu, il y a quelques années, lors d’un voyage qu’il fit en France. Il a vieilli, ses che­veux et sa barbe ont blan­chi, mais il est encore robuste. C’est un ancien maçon, éle­vé comme tous les ouvriers, mais doué d’une remar­quable intel­li­gence. Doux, grave et ferme, exempt de toute mau­vaise pas­sion, il fut élu en 1848 à la Consti­tuante par ses com­pa­triotes de la Creuse. […] Nadaud est un bon dans toute la force du mot. Exi­lé en 1852, il pas­sa en Angle­terre, où il essaya de reprendre la truelle ; mais les maçons anglais lui firent mau­vais accueil et lui sur­ent méchant gré de pros­crire de ses habi­tudes l’ivresse et le pugi­lat. Ils se méfièrent de cet homme sobre, recueilli dans un silence modeste, dont ils ne com­pre­naient d’ailleurs pas la langue. Ils com­pre­naient encore moins le rôle qu’il avait joué en France ; ils lui eussent volon­tiers cher­ché que­relle. Il se reti­ra dans une petite chambre pour apprendre l’anglais tout seul. Il l’apprit si bien qu’en peu de temps il le par­la comme sa propre langue, et ouvrit des cours d’histoire et de lit­té­ra­ture fran­çaise en anglais, s’instruisant, se fai­sant éru­dit, cri­tique et phi­lo­sophe avec une rapi­di­té d’intuition et un achar­ne­ment de tra­vail extra­or­di­naires chez un homme déjà mûr. Sa digni­té inté­rieure rayonne dou­ce­ment dans ses manières, qui sont celles d’un vrai gent­le­man. Il ne dit pas un mot, il n’a pas une pen­sée qui soient enta­chés d’orgueil ou de vani­té, de haine ou de res­sen­ti­ment, d’ambition ou de jalou­sie. Il est naïf comme les gens sin­cères, abso­lu comme les gens convain­cus. On peut le prendre pour un enfant quand il inter­roge, on sent reve­nir la supé­rio­ri­té de nature quand il répond. Il était arri­vé d’Angleterre en habit de pro­fes­seur : il a repris le pale­tot de l’ouvrier ; mais ce n’est ni un ouvrier ni un mon­sieur comme l’entend le pré­ju­gé : c’est un homme, et un homme rare qu’on peut abor­der sans atten­tion, qu’on ne quitte pas sans respect.

Bous­sac étant une des sta­tions de sa tour­née élec­to­rale, c’est pour le mettre en rap­port avec les hommes du pays que Sigis­mond a pré­pa­ré la grande salle aux gardes. Bous­sac y entasse ses mille cin­quante habi­tants ; les gens de la cam­pagne affluent sur la place du châ­teau, qui domine le ravin ; les enfants grimpent sur les balus­trades ver­ti­gi­neuses. Tous les maires des envi­rons sont plus ou moins assis à l’intérieur. Les pom­piers sont sous les armes, la garde natio­nale, orga­ni­sée tant bien que mal, main­tient l’ordre, et Nadaud parle d’une voix douce qui se fait bien entendre. Il est timide au début, il se méfie de lui-même […]

À trois heures, on l’a convo­qué à une nou­velle séance publique. Tout le monde des envi­rons n’était pas arri­vé pour la pre­mière, et les gens de l’endroit vou­laient encore entendre et com­prendre. Il leur par­lait une langue ancienne qui leur parais­sait nou­velle, bra­voure, dévoue­ment et sacri­fice ; il n’était plus ques­tion de cela depuis vingt ans. […] La pre­mière audi­tion avait été atten­tive, éton­née, un peu froide. Nadaud parle mal au com­men­ce­ment ; il a un peu per­du l’habitude de la langue fran­çaise, les mots lui viennent en anglais, et pen­dant quelques ins­tants il est for­cé de se les tra­duire à lui-même. Cet embar­ras aug­mente sa timi­di­té natu­relle ; mais peu à peu sa pen­sée s’élève, l’expression arrive, l’émotion inté­rieure se révèle et se com­mu­nique. Il a donc gagné sa cause ici, et l’on s’en va en disant :
– C’est un homme tout à fait bien.

Simple éloge, mais qui dit tout.

George Sand, Jour­nal d’un voya­geur pen­dant la guerre, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p.77–81.

Le 3 octobre 1870, Mar­tin Nadaud, « qui a don­né sa démis­sion de pré­fet de la Creuse, et qui est dési­gné comme can­di­dat à la dépu­ta­tion par le par­ti popu­laire et le par­ti répu­bli­cain du dépar­te­ment », vient à Bous­sac pour faire campagne.

Mar­tin Nadaud n’est pas un étran­ger pour George Sand qui, res­pec­tant sa volon­té, n’assiste pas à ses prises de parole. Ils échan­ge­ront, en tête à tête ; et George Sand d’affirmer :

C’est dans l’intimité qu’on se connaît, et je crois main­te­nant que je le connais bien. Il est digne de repré­sen­ter les bonnes aspi­ra­tions du peuple et du tiers. Nous nous sommes résu­més ain­si : n’ayons pas d’illusions qui passent, ayons la foi qui demeure.

George Sand, Jour­nal d’un voya­geur pen­dant la guerre.

Mal­gré les forts liens qui unissent ces deux per­son­na­li­tés, George Sand com­met une erreur lorsqu’elle évoque l’élection de Mar­tin Nadaud en 1848 à la Consti­tuante par ses com­pa­triotes de la Creuse, puisqu’il ne sera élu dépu­té de la Creuse que le 13 mai 1849.

La veille, George Sand féli­ci­tait leur hôte, Sigis­mond, pour le tra­vail accompli :

Il a fait déblayer la salle des gardes, qui était aban­don­née à tous les ani­maux de la créa­tion, où les chouettes trô­naient en per­ma­nence dans les bûches et les immon­dices de tout genre entas­sées jusqu’au faîte. On ne pou­vait plus péné­trer dans cette salle, qui est la plus vaste et la plus inté­res­sante du châ­teau. Elle est à pré­sent net­toyée et par­fu­mée de grands feux de gené­vrier allu­més dans les deux che­mi­nées monu­men­tales sur­mon­tées de balus­trades décou­pées à jour. Le sol est sablé. Une grande estrade cou­verte de tapis attend l’orateur, des fau­teuils attendent les digni­taires de l’endroit. Toute la garde natio­nale peut être à l’abri sous ce pla­fond à solives noircies.

George Sand, Jour­nal d’un voya­geur pen­dant la guerre.