Châ­teau­brun

George Sand | Promenades autour d’un village (1866)

Des anciens che­mins périlleux par où l’on arri­vait à Châ­teau­brun, nous ne retrou­vâmes plus que l’em­pla­ce­ment. On y des­cend dou­ce­ment par le pla­teau, et la nou­velle route qui côtoie tran­quille­ment le pré­ci­pice a ôté beau­coup de carac­tère à cette scène autre­fois si sauvage.

La ruine est tou­jours gran­diose. Le mar­quis de notre vil­lage l’a ache­tée, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents francs. Il la tient fer­mée, et il avait bien vou­lu nous en confier les clefs.

Nous vîmes que ce noble lieu était moins fré­quen­té qu’au­tre­fois. L’herbe haute et fleu­rie du préau était vierge de pas humains. Toutes choses, d’ailleurs, exac­te­ment dans le même état qu’il y a douze ans : la grande voûte d’en­trée avec sa double herse, la vaste salle des gardes avec sa monu­men­tale che­mi­née, le don­jon for­mi­dable de cent vingt pieds de haut d’où l’on domine un des plus beaux sites de France, les geôles obs­cures, et cet étrange débris de la por­tion la plus belle et la plus moderne du manoir, le logis renais­sance que, dans ma jeu­nesse, j’ai vu intact et mer­veilleu­se­ment frais et fleu­ri de sculp­tures, aujourd’­hui troué, informe, déman­te­lé et dres­sant encore dans les airs des âtres à enca­dre­ments fleu­ron­nés d’un beau travail.

Le mar­quis a ache­té, dit-il, cette ruine pour la pré­ser­ver du van­da­lisme des bandes noires. Il s’y est pris un peu tard.

Telle qu’elle est, c’est un roman­tique débris où, au clair de la lune, on vou­drait entendre l’ad­mi­rable sym­pho­nie de la Nonne san­glante de Gou­nod, ou mieux encore la Chasse infer­nale de Weber.

En plein midi, cette soli­tude avait encore quelque chose de solennel.

George Sand, Pro­me­nades autour d’un vil­lage, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p. 42–43.

L’en­to­mo­lo­gie amène George Sand et ses deux amis, gui­dés par Moreau, « le fac­to­tum actif et intel­li­gent des voya­geurs en Creuse » – qui avait assis­té l’au­teure en 1844 –, aux ruines de Châ­teau­brun, lieu « gran­diose » où pre­nait place une large par­tie du Péché de mon­sieur Antoine, roman-feuille­ton écrit en 1845.