C’est une gen­tille et mignonne Suisse qui se creuse tout à coup sous vos pieds, quand vous avez des­cen­du deux ou trois amphi­théâtres de col­lines douces et d’un large contour. Vous vous trou­vez alors en face d’une déchi­rure pro­fonde, revê­tue de roches mica­schis­teuses d’une forme et d’une cou­leur char­mantes ; au fond de cette gorge coule un tor­rent furieux en hiver, un miroir tran­quille en été : c’est la Creuse, où se déverse un tor­rent plus petit, mais pas beau­coup plus sage à la sai­son des pluies, et non moins déli­cieux quand viennent les beaux jours. Cet affluent, c’est la Gar­gi­lesse, un bijou de tor­rent jeté dans des roches et dans des ravines où il faut néces­sai­re­ment aller cher­cher ses grâces et ses beau­tés avec un peu de peine.

Depuis quelques années, le petit vil­lage de Gar­gi­lesse, situé près du confluent de ces eaux cou­rantes, est deve­nu le ren­dez-vous, le Fon­tai­ne­bleau de quelques artistes bien avi­sés. Il en atti­re­ra cer­tai­ne­ment peu à peu beau­coup d’autres, car il le mérite bien. C’est un nid sous la ver­dure, pro­té­gé des vents froids par des masses de rochers et des aspé­ri­tés de ter­rain fer­tile et dou­ce­ment tour­men­té. Des ruis­seaux d’eau vive, une ving­taine de sources, y baignent le pied des mai­sons et y entre­tiennent la ver­deur plan­tu­reuse des enclos.

Quelque rus­ti­que­ment bâti que soit ce vil­lage, son vieux châ­teau per­ché sur le ravin et son église romane d’un très beau style, fraî­che­ment répa­rée par les soins du gou­ver­ne­ment, lui donnent un aspect confor­table et sei­gneu­rial. La fer­ti­li­té du pays, la rivière pois­son­neuse, l’a­bon­dance de vaches lai­tières et de volailles à bon mar­ché, assurent une nour­ri­ture saine au voya­geur. Les gîtes propres sont encore rares ; mais les habi­tants, natu­rel­le­ment hos­pi­ta­liers et obli­geants, com­mencent à s’ar­ran­ger pour accueillir conve­na­ble­ment leurs hôtes.

Une fois ins­tal­lé chez ces braves gens, on n’a que l’em­bar­ras du choix pour les pro­me­nades inté­res­santes et déli­cieuses. En remon­tant le cours de la Creuse par des sen­tiers pit­to­resques, on trouve, à chaque pas, un site enchan­teur ou solen­nel. Tan­tôt le rocher du Moine, grand prisme à formes basal­tiques, qui se mire dans des eaux pai­sibles ; tan­tôt le roc des Ceri­siers, décou­pure gran­diose qui sur­plombe le tor­rent et que l’on ne fran­chit pas sans peine quand les eaux sont grosses.

Ces rivages riants ou superbes vous conduisent à la col­line escar­pée où se dresse l’im­po­sante ruine de Cha­teau­brun. Son enceinte est encore entière, et vous trou­vez là une soli­tude abso­lue. Ce serait l’i­déal du silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le mur­mure des cas­cades de la Creuse.

George Sand, Pro­me­nades autour d’un vil­lage, Biblio­thèque élec­tro­nique du Qué­bec, p. 254–256.

George Sand vante ici les qua­li­tés de Gar­gi­lesse et de ses envi­rons qui évoquent une « gen­tille et mignonne Suisse » et qui attirent déjà des « artistes bien avi­sés » qui ne peuvent qu’être bien accueillis par des « braves gens », « natu­rel­le­ment hos­pi­ta­liers et obli­geants ».

George Sand sou­ligne, de plus, les qua­li­tés atmo­sphé­riques de Gar­gi­lesse, ano­ma­lie cli­ma­tique de cette val­lée de la Creuse :

Toute cette région jouit d’une tem­pé­ra­ture excep­tion­nelle, et par­ti­cu­liè­re­ment le vil­lage de Gar­gi­lesse, bâti, comme nous l’a­vons dit, dans un pli du ravin et abri­té de tous côtés par plu­sieurs étages de col­lines. La pré­sence de cer­tains papillons et de cer­tains lépi­do­ptères qui ne se ren­contrent, en France, qu’aux bords de la Médi­ter­ra­née, est une preuve frap­pante de cette ano­ma­lie de cli­mat, enfer­mée pour ain­si dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin for­mé par la Creuse. C’est comme une serre chaude au milieu des pla­teaux éle­vés et froids qui unissent le bas Ber­ry à la Marche […]

George Sand, Pro­me­nades autour d’un vil­lage.