Comme rien ne vient à bout…

Henri Barbusse | Faits divers — Ceux qu’on n’a pas domptés (1928)

Comme rien ne vient à bout de la calme réso­lu­tion des volon­taires, qui en pré­sence du chan­ge­ment poli­tique exigent leur rapa­trie­ment, on mène et on enferme la 1re et la 2e Bri­gades dans un bourg du dépar­te­ment de la Creuse qui s’appelle La Cour­tine. Les Russes tiennent des mee­tings entre les baraques du camp pour expo­ser avec une éner­gie et une net­te­té crois­santes leur simple et claire aspi­ra­tion. Elle reten­tit, comme un cri énorme et étouf­fé, comme le motif mono­tone d’une prière mena­çante, qui les unit et les serre ensemble. Ils ne cèdent rien. On les somme de chan­ger le mot de Soviet en celui de Comi­té. Ils refusent. Le 29 juin, le géné­ral Lokhovtz­ky donne l’ordre aux sol­dats des deux bri­gades qui sont par­quées à La Cour­tine, de com­men­cer les exer­cices. Ils refusent.

On tente les grands moyens : la divi­sion. On les coupe en deux. On pré­pare la scis­sion fra­tri­cide entre la 1re Bri­gade et la 2e Bri­gade, plus docile et mieux tra­vaillée. Ceux qui se sou­mettent sans condi­tions sont trans­por­tés au camp de La Cour­not et à Fel­le­tin où ils font ripaille, ce qui ne va pas sans rixes et sans scan­dales. Les inflexibles, les purs, sont lais­sés à La Cour­tine, trai­tés de rebelles. Ils sont onze mille, un bloc ferme, une mon­tagne d’hommes. De suprêmes ten­ta­tives de com­pro­mis­sion n’en détachent qu’une par­celle de soixante-dix hommes. Les autres s’imposent un règle­ment probe et strict, ne se per­met­tant aucun écart, aucun abus. Ils s’interdisent l’alcool. Le contraste est émou­vant entre les révol­tés sages et droits de La Cour­tine, et les domes­ti­qués qui jouissent de leur escla­vage en se pré­las­sant à La Cour­not. Le Soviet de La Cour­tine demande une fois de plus aux émis­saires galon­nés des impé­ria­listes : « Qu’on nous ren­voie en Rus­sie. Nous jurons de rem­plir notre devoir de sol­dats sur le sol natal ! ». Un nom­mé Vor­kov vient de Pétro­grad pour leur prê­cher l’obéissance pas­sive. Même réponse. Un pope vient les exhor­ter d’une voix pathé­tique : « Repen­tez-vous et venez vous confes­ser ! ». Ils le chassent. « Nous serons tués mais non vaincus. ».

Pas­sons rapi­de­ment sur le four­mille­ment des com­parses : espions, déla­teurs, agents, qui tirent cha­cun leur ficelle et machinent cha­cun leur intrigue dans cette his­toire. Les sol­dats de La Cour­tine sont comme un car­ré accu­lé et assié­gé sur le champ de bataille, et qui ne veut pas se rendre. On leur dit : « Vous tra­his­sez l’honneur mili­taire. ». Ils répondent : « Nous sau­vons la digni­té humaine. ». On leur dit : « Vous nous avez trom­pés. Vous êtes des traîtres. ». Ils répondent : « On nous a trom­pés. Nous sommes les pan­tins d’un mensonge. ».

Hen­ri Bar­busse, Faits divers, Flam­ma­rion, 1928, p.103–105.