Quels frag­ments tumul­tueux et pré­ci­pi­tés de ciné­ma on peut extraire du chaos his­to­rique contem­po­rain, et trier, ran­ger côte à côte en épo­pée ! L’une de ces épo­pées se détache en lumière et en rouge sur la guerre mon­diale. C’est le poème épique de la conscience et de la volon­té. Sa gron­dante image silen­cieuse me hante depuis que j’ai fra­ter­ni­sé avec quelques-uns de ceux qui l’ont fait vivre, et n’en sont pas morts.

Et tout d’abord voi­ci sur la face de l’écran, qui est la face du monde, la scène qui domine les autres. Un grand mee­ting de gens en uni­forme. C’est le mee­ting des condam­nés à mort. Il a com­men­cé à huit heures du matin ; il fini­ra à dix heures. Cette heure-là, ce n’est pas le règle­ment qui l’édicte, mais la fata­li­té. Il fini­ra à dix heures. La foule des sol­dats est héris­sée de dra­peaux rouges. Lorsqu’ils sont venus en cor­tège au lieu de réunion, ces dra­peaux qu’ils tenaient, pous­saient leur foule comme des voiles. Les ora­teurs crient en plein air et finissent tous leurs dis­cours de la même façon : « Nous vou­lons retour­ner en Rus­sie, et cela seule­ment. ». « Nous vou­lons aller dans la révo­lu­tion ! ». Un autre dit : « Nous sommes ici onze mille. ». Un homme dou­ce­reux insi­nue : « Il vau­drait mieux céder et se rendre. ». Tous ont une seule voix pour crier : « Non ! ». La voix de tous ajoute : « Nous mour­rons sous le dra­peau rouge. ». Ils chantent la Mar­seillaise et l’Inter­na­tio­nale. A dix heures moins cinq, le mee­ting cesse. La musique joue une marche funèbre. Il y a, à l’horizon, un gron­de­ment sif­flant, puis un vol­can éclate par­mi les hommes, sur la terre. Deux musi­ciens sont tués et s’écroulent. Les autres, à côté des vides, conti­nuent à jouer. On voit tom­ber des formes humaines dans la fumée, et ges­ti­cu­ler des ago­nies. Des éclairs et des ton­nerres arrivent de tous les points du ciel.
Ce champ de mas­sacre est en France, dans la Creuse. Ces hommes sont des sol­dats russes. Leurs enne­mis, leurs vain­queurs, ce sont des sol­dats russes et des sol­dats français.

Hen­ri Bar­busse, Faits divers, Flam­ma­rion, 1928, p.91–92.