Dans le lycée où je fis mes études, à la fin du siècle der­nier, notre classe de qua­trième fut bou­le­ver­sée par l’arrivée d’un jeune pro­fes­seur […] M. Bor­necque (c’était son nom) était pro­fes­seur de latin, mais il ne par­lait qu’en vers fran­çais. […] Si bien que, dans ce jeu col­lec­tif qui gagne les col­lé­giens aus­si vite que les foules, l’idée vint à cer­tains d’entre nous de pré­tendre qu’ils des­cen­daient de poètes connus. Cela n’allait pas sans dif­fi­cul­tés, car la généa­lo­gie des familles, en pro­vince, est sévè­re­ment sur­veillée. Mais l’imagination des enfants est plus forte que le Gotha, ou plu­tôt, dans le cas pré­cis, que le Bot­tin. Une série de paren­tés hors série s’établirent entre des Ber­ri­chons nom­més Godard, Baty, Laprade, et des per­son­nages plus connus, même à Châ­teau­roux, appe­lés Cor­neille, Lamar­tine ou Mus­set. Mais, à part le second de la classe, qui s’appelait de son vrai nom Boi­leau, et qui, mal­gré sa vive anti­pa­thie pour l’auteur des Satires, fut bien for­cé d’en accep­ter le cou­si­nage, cet ins­tinct de la vrai­sem­blance qui est la conscience des enfants men­teurs nous pous­sait à intro­duire des jus­ti­fi­ca­tions dans nos choix. […] Quant à moi, je tom­bais mal : j’étais de Bel­lac. Aus­si loin que l’on pou­vait recu­ler dans l’histoire de ma famille, on consta­tait qu’elle n’avait pas quit­té Bel­lac. Aus­si loin que l’on pou­vait recu­ler dans l’histoire lit­té­raire, on consta­tait qu’aucun poète n’était né à Bel­lac ou dans ses envi­rons immé­diats, bien que tous eussent les noms de ces lieux où les poètes devraient naître, Amba­zac, Le Breuil­hau Fa… Les chro­niques locales comp­taient bien deux poètes : Jean Tour­nois […] et un nom­mé Vic­tor Gou­joud qui, jeune concierge à l’Hôtel de Ville, avait, sous la Res­tau­ra­tion, com­po­sé une ode au prin­temps et à la ver­dure fort esti­mée des édiles bel­la­chons, par laquelle lui avait été assu­rée sa pro­mo­tion au poste de geô­lier-chef de la pri­son muni­ci­pale. Mais vous pen­sez bien que mon ambi­tion ne pou­vait se conten­ter de tels ancêtres, et sans doute aurais-je été contraint, pour évi­ter toute recherche généa­lo­gique indis­crète, de dire que je des­cen­dais de ces ano­nymes qui nous ont don­né la Chan­son de Roland et la Can­ti­lène de Sainte Eula­lie, quand j’appris que deux grands écri­vains avaient séjour­né à Bel­lac. Le salut était là. Il suf­fi­sait que ces écri­vains eussent connu mes arrière-grands-mères, les eussent aimées, eussent été aimés d’elles, et j’étais sau­vé. Il ne s’agissait évi­dem­ment plus que d’une filia­tion clan­des­tine, mais ce sont de celles que la poé­sie auto­rise ou même glo­ri­fie. Pour l’un de ces écri­vains, il me fut vite clair que je n’avais pas à insis­ter. C’était un arche­vêque, c’était Féne­lon, c’était le Cygne de Cam­brai. Dans une lettre à la mar­quise de Laval, Féne­lon nous apprend, en effet, qu’il a été reçu pom­peu­se­ment à Bel­lac et que, dans des dis­cours sans fin, on l’y a com­pa­ré suc­ces­si­ve­ment au soleil, à la lune, et à tous les astres, car Bel­lac est la pre­mière ville des éco­liers limou­sins. […] Du second voya­geur on pou­vait mieux attendre. Certes, il n’était res­té à Bel­lac qu’une nuit mais c’était Jean de La Fon­taine, qui sait l’emploi des nuits, et la légende vou­lait qu’il eût habi­té, une mai­son proche de celle de mes aïeux. Qu’une de mes jeunes aïeules eût sou­dain devi­né dans cet hôte un grand poète, se fût pré­ci­pi­tée vers lui, se fût vouée à lui par un mariage secret, c’est exac­te­ment comme cela qu’une classe de qua­trième se repré­sente : la pas­sion et la poé­sie, et il n’était pas exclu non plus d’ailleurs, pour le bon renom de la famille, que La Fon­taine, lui aus­si, eût éprou­vé pour elle un amour subit et irré­sis­tible. C’est peut-être d’ailleurs ce qui s’est pas­sé, après tout.

A vrai dire, ce n’est pas tout à fait ain­si que La Fon­taine décrit la scène dans la lettre qu’il envoie de Bel­lac.
Notre seconde cou­chée, écrit-il, fut Bel­lac. L’abord de ce lieu m’a sem­blé une chose sin­gu­lière, et qui vaut la peine d’être décrite. Quand, de huit ou dix per­sonnes qui y ont pas­sé sans des­cendre de che­val ou de car­rosse, il n’y en a que trois ou quatre qui se soient rom­pu le cou, on remer­cie Dieu…

Ne plai­gnons point notre peine.
Ce sen­tier rude et peu bat­tu
Doit être celui qui mène
Au sen­tier de la vertu.

Rien ne m’aurait plu sans la fille du logis, jeune per­sonne et assez jolie. Je la cajo­lai sur sa coif­fure : c’était une espèce de cale à oreilles, des plus mignon­nettes et bor­dée d’un galon d’or large de trois doigts. La pauvre fille, croyant bien faire, alla qué­rir aus­si­tôt sa cale de céré­mo­nie pour me la mon­trer. Pas­sé Cha­vi­gny, l’on ne parle qua­si plus fran­çais ; cepen­dant, cette per­sonne m’entendit sans beau­coup de peine. Les fleu­rettes s’entendent par tous les pays et ont cela de com­mode qu’elles portent avec elles leur truchement.

Tout méchant qu’était notre gîte, je ne lais­sai pas d’y avoir une nuit fort douce. Mon som­meil ne fut nul­le­ment bigar­ré de songes comme il a cou­tume d’être. Si, pour­tant, Mor­phée m’eût ame­né la fille de l’hôte, je pense bien que je ne l’aurais pas ren­voyée. Il ne le fit point, et je m’en passai.

C’est ce flirt inno­cent que ma classe vou­lut bien admettre comme preuve de ma filia­tion, filia­tion qui me valut, au cours de mes études, un grand nombre d’allusions plus ou moins cour­toises, que je trouve certes très relâ­chée au moment où je convie La Fon­taine à venir vous faire une quin­tuple visite, mais qui est pour­tant ma seule jus­ti­fi­ca­tion vis-à-vis des trois contem­po­rains que je vois si bien à ma place aujourd’hui sur cette estrade : Paul Clau­del, Paul Valé­ry et Léon-Paul Fargue… Il est vrai qu’eux s’appellent tous trois Paul, et que lui s’appelait Jean.

Jean Girau­doux, Les Cinq Ten­ta­tions de La Fon­taine, Le Livre de poche, 1995, p.13–16.

Je ne suis pas tout à fait sans titre pour vous par­ler de La Fontaine.

Jean Girau­doux

Ain­si débute la pre­mière des cinq confé­rences que Jean Girau­doux consacre à Jean de La Fon­taine. Mais quels sont-ils, ces titres ? Son éru­di­tion, ses études, une ana­lyse fine des textes…? Pas le moins du monde : il est de la famille. Enfin, presque… Il se fait des­cen­dant du fabu­liste, une de ses aïeule s’étant « vouée à lui par un mariage secret » lors d’une halte à Bellac.

En 1663, en effet, La Fon­taine quitte Paris pour le Limou­sin, « maquill[ant] en exil poli­tique son éva­sion du foyer conju­gal » (Lin­da Lê), ren­dant compte à sa femme par lettres de son périple, rela­tant « les inci­dents de la route, les bons ou les mau­vais gîtes, les jolies ser­vantes… – À sa femme ? – Oui, tel était ce ménage.» (Jacques Robi­chez); l’une de ces mis­sives est consa­crée à son pas­sage à Bel­lac, bour­gade qui ne trou­ve­ra guère grâce à ses yeux.