Et voi­ci la conclusion…

Jean Giraudoux | Les Cinq Tentations de La Fontaine (1938)

Et voi­ci la conclu­sion que je vous pro­pose : la conci­lia­tion dans La Fon­taine de l’esprit de cour­ti­sa­ne­rie et de l’esprit de digni­té, la coexis­tence dans son œuvre d’une liber­té sans mesure et d’un arti­fice ser­vile, ne peuvent s’expliquer que par un mot, par ce mot qui vous est venu sûre­ment à l’esprit en sui­vant ses diva­ga­tions : l’inconscience. J’avais d’abord pro­je­té, je l’avoue, une solu­tion plus conforme à la digni­té poé­tique. Je vous mon­trais, après cha­cune des ten­ta­tions du monde, La Fon­taine sau­vé par quelques réso­lu­tion inté­rieure ou quelque évé­ne­ment. La ten­ta­tion Fou­quet?… Je vous mon­trais La Fon­taine sau­vé par la dis­grâce du sur­in­ten­dant, mais sur­tout par son voyage dans le Limou­sin. Je vous aurais racon­té avec plus de détails cette longue excur­sion dans la cam­pagne et la pro­vince fran­çaise, jusqu’à cette ville de Limoges, déjà repé­rée par l’administration pour y abri­ter les mécomptes des fonc­tion­naires dis­gra­ciés. Vous y auriez vu La Fon­taine, comme Mon­taigne dans son Voyage en Ita­lie, oubliant les mal­heurs et les faus­se­tés de l’époque, au hasard des ren­contres d’auberges, se puri­fiant l’âme et le talent dès la pre­mière étape. Je vous aurais mon­tré cette bouf­fée d’air pur qu’il aspire aux portes de Paris.

Pré­sen­te­ment, nous sommes à Cla­mart, au-des­sous de cette fameuse mon­tagne où est situé Meu­don ; là, nous devons nous rafraî­chir deux ou trois jours. En véri­té, c’est un plai­sir que de voya­ger… Vous ne sau­riez croire com­bien est excellent le beurre que nous mangeons.

Jean Girau­doux, Les Cinq Ten­ta­tions de La Fon­taine, Le Livre de poche, 1995, p.93.

C’est avec cet extrait que Jean Girau­doux aborde la conclu­sion de la troi­sième des cinq confé­rences qu’il donne sur Jean de La Fon­taine, consa­crée à la « ten­ta­tion du monde ».

Jean Girau­doux ne cite Limoges que pour remar­quer la longue tra­di­tion de cette ville comme lieu de relé­ga­tion… Il ne s’y attarde pas, alors même que Jean de La Fon­taine avait trou­vé cette ville à son goût, à l’inverse de Bel­lac, louant les qua­li­tés de l’évêque et de sa table, don­nant même « les gens de Limoges pour aus­si fins et polis que peuple de France ».