Cette fatale assem­blée nationale…

Martin Nadaud | Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon (1895)

Cette fatale assem­blée natio­nale, qui a voté la consti­tu­tion qui nous régit encore, d’une manière assez déplo­rable, com­prit pour­tant la néces­si­té de doter tous nos chefs-lieux d’arrondissement d’un che­min de fer.
Natu­rel­le­ment, Bour­ga­neuf devait avoir le sien. A ce pro­pos, il s’éleva au sujet de l’emplacement de notre gare, entre un petit clan de pro­prié­taires, à la tête duquel se trou­vait M. Delage, pro­prié­taire de Rigour, et le reste de la popu­la­tion, un dif­fé­rend assez dif­fi­cile à tran­cher. On en était venu à se deman­der si les inté­rêts de notre popu­la­tion allaient être sacri­fiés à une poi­gnée d’intrigants sans loyau­té et sans pudeur.
Dès que le maire de la ville et le conseil muni­ci­pal virent que, grâce aux manœuvres adroites et aux démarches per­sis­tantes des prin­ci­paux inté­res­sés, la gare allait être éri­gée dans le trou de Rigour, à plus de deux mille mètres du centre de la ville, les habi­tants et la muni­ci­pa­li­té com­men­cèrent à se lamen­ter et à agir ; on n’entendit plus qu’un cri d’indignation qui fut bien­tôt par­ta­gé par les habi­tants des prin­ci­pales com­munes de l’arrondissement.
A qui ces mes­sieurs devaient-ils adres­ser leurs pro­tes­ta­tions si ce n’est à leur dépu­té ? Natu­rel­le­ment, j’ouvris les yeux à mon tour. J’avais alors pour ami intime, le maire de Bos­mo­reau, Durand. Il m’écrivit à Paris, une lettre qui ne me per­met­tait pas de res­ter spec­ta­teur indif­fé­rent dans cette lutte où les inté­rêts de Bour­ga­neuf étaient en jeu.
Durand disait : « Le tra­cé Delage sacri­fie les mines de Bos­mo­reau, tout aus­si bien que les inté­rêts réels de notre ville. »
[…] il avait modi­fié le pre­mier tra­cé et […] pla­çait la gare de Bour­ga­neuf au centre de notre ville.
Je fis aus­si­tôt connaître cette heu­reuse nou­velle à nos amis et à la popu­la­tion.
Nos com­mer­çants sur­tout venaient d’échapper à une com­bi­nai­son qui aurait été désas­treuse pour eux, atten­du que la gare se trou­vant très éloi­gnée, cela leur aurait occa­sion­né des frais de trans­port plus grands et une perte réelle dans leurs affaires.
De plus, comme nous sommes en un pays d’agriculture et d’élevage, nos cam­pa­gnards et les mar­chands n’auraient pas eu la gare à proxi­mi­té pour embar­quer leurs pro­duits, ce qui aurait encore été pré­ju­di­ciable au com­merce local.
L’inauguration du che­min de fer fut une fête magni­fique dont on se sou­vient encore dans notre ville ; il y eut un ban­quet à la fin duquel furent pro­non­cés plu­sieurs dis­cours. En somme, pen­dant cette jour­née, j’eus ma bonne part des com­pli­ments et des ova­tions du public.
J’ai éga­le­ment été assez heu­reux de faire voter par la Chambre des dépu­tés, la ligne de Bour­ga­neuf à Fel­le­tin, mais je suis sor­ti trop tôt de la vie poli­tique pour m’attacher à son exé­cu­tion avec toute l’énergie et la téna­ci­té qu’il aurait fal­lu lui don­ner, mais j’espère tou­jours que tôt ou tard nous ver­rons réa­li­ser ce pro­jet ; car il n’est pas pos­sible qu’on aban­donne ain­si une ligne dont l’ancien ministre des tra­vaux publics, M. de Frey­ci­net, est venu dire dans notre com­mis­sion : « Qu’il la consi­dé­rait comme très impor­tante dans son sys­tème géné­ral de che­mins de fer. »

Mar­tin Nadaud, Mémoires de Léo­nard, ancien gar­çon maçon, Bour­ga­neuf, A. Duboueix, impri­meur-libraire, 1895, p.431–433 (dis­po­nible sur Gal­li­ca).

Par­mi ses tra­vaux par­le­men­taires, Mar­tin Nadaud se voit ame­né à por­ter les reven­di­ca­tions des habi­tants et de leur maire et élus muni­ci­paux concer­nant l’emplacement de la gare de Bour­ga­neuf, fina­le­ment mise en ser­vice le 5 août 1883 mais rela­ti­ve­ment vite aban­don­née, notam­ment pour ce qui est du tra­fic voya­geurs. Mar­tin Nadaud fait éga­le­ment voter par la Chambre des dépu­tés, la ligne de Bour­ga­neuf à Fel­le­tin mais celle-ci ne ver­ra jamais le jour.