Il se reti­ra à Beaumartys…

Martin Nadaud | Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon (1895)

Il se reti­ra à Beau­mar­tys, où il était né en 1775, vil­lage situé sur un pla­teau for­mé par trois hautes mon­tagnes, et si iso­lé que per­sonne ne cherche à y habi­ter sauf ceux qui y sont nés. On montre sur le ver­sant d’une de ces mon­tagnes, voi­sines de mon vil­lage un ouvrage de ter­ras­se­ment qu’il com­men­ça à 60 ans, qui ferait peur à entre­prendre aux plus har­dis de nos ter­ras­siers. Là, où il n’y avait que maré­cages, ronces ou rochers, on y voit une prai­rie des plus fer­tiles, arro­sée par de magni­fiques sources ; c’est là , après ma nomi­na­tion comme repré­sen­tant du peuple, que je trou­vai mon com­pa­gnon, gri­gno­tant un mor­ceau de pain sec, pre­nant et repre­nant sa tranche, sa pelle ou sa pince, et remuant de gros mor­ceaux de pierres.
Il s’était pour­tant reti­ré avec 27.000 francs.

Mar­tin Nadaud, Mémoires de Léo­nard, ancien gar­çon maçon, Bour­ga­neuf, A. Duboueix, impri­meur-libraire, 1895, p.56–57 (dis­po­nible sur Gal­li­ca)

Mar­tin Nadaud évoque ici un ancien maçon creu­sois qui, mal­gré ses éco­no­mies, se retire à Beau­mar­tys, lieu iso­lé et acci­den­té qu’il s’attache tout de même à façon­ner, à trans­for­mer, à rendre plus vivable.

Cet extrait annonce déjà le com­bat qu’il mène­ra, une fois dépu­té, en faveur des ouvriers et plus par­ti­cu­liè­re­ment celui sur la mise en place de caisses de retraite. Il dépose en effet un pro­jet de loi à ce sujet en 1879 (voir Mémoires de Léo­nard, ancien gar­çon maçon, p.426) :

Je ne me las­sai pas. Je m’étais pro­mis si sou­vent, pen­dant mes années d’exil, de ne jamais oublier la triste condi­tion du peuple, que jamais je ne pas­sais le moindre ins­tant sans son­ger à l’accomplissement de mes devoirs autre­ment j’avais du remords et il me sem­blait que je ne gagnais pas l’argent qu’on me don­nait. Aus­si, je me hâtai de dépo­ser un pro­jet de loi pour la créa­tion d’une caisse natio­nale de retraites pour la vieillesse.

D’accord avec Charles Flo­quet, Amé­dée Lefaure, Clé­men­ceau et d’autres de mes col­lègues, je fis cette pro­po­si­tion dans la séance du 11 Décembre 1879. Dans le libel­lé, je disais : « La ques­tion ouvrière envi­sa­gée sous toutes ses formes, inté­resse non seule­ment les tra­vailleurs manuels de l’industrie et de l’agriculture mais encore la nation entière. » J’ajoutais qu’un regard, tant soit peu atten­tif, sur le sort des classes ouvrières, démontre que, s’il est vrai qu’un cer­tain nombre de tra­vailleurs habiles et robustes réus­sissent, à force de pri­va­tions de tous genres, à se mettre à l’abri des mal­heurs et des infir­mi­tés de la vieillesse, il n’en est pas moins exact d’affirmer que la très grande majo­ri­té de nos conci­toyens en est réduite à avoir recours à l’assistance publique et à deman­der le pain de l’aumône, sur leurs vieux jours.

Liens

His­toire des retraites 1⁄3 dans « La Fabrique de l’Histoire » sur France Culture.