Jour­nal du voyage de Michel de Mon­taigne en Ita­lie, par la Suisse et l’Allemagne, en 1580 et 1581

Michel de Montaigne

[…] Je vins lan­de­main cou­cher à
PONT-SAR­RANT, petit vil­lage, six lieues. Ce che­min est gar­ni de che­tifves hos­tel­le­ries jusque à Limoges, où toutes fois il n’y a faute de vins pas­sables. Il n’ y passe que mule­tiers & mes­sa­giers qui courent à Lyon. Ma teste n’étoit pas bien ; & si les orages & vans fré­du­reus & pluies y nuisent, je lui en donois son soul en ces routes-là, où ils disent l’hiver estre plus aspres qu’en lieu de France. Le Mer­cre­di, 22 de Novambre, de fort mau­vais tamps, je par­tis de là, & aîant pas­sé le long de Fele­tin, petite ville qui samble estre bien bas­tie, situé en un fons tout entou­mé de haus cos­taus, & étoit encore demi déserte pour la peste pas­sé, je vins cou­cher à
CHA­STEIN, cinq lieues, petit méchant vil­lage. Je beus là du vin nou­veau & non puri­fié, à faute de vin vieux. Le Jeu­di 23, aïant tou­siours ma teste en cet estat, & le tamps rude, je vins cou­cher à
SAU­BIAC, cinq lieus, petit vil­lage qui est à Mon­sieur de Lau­sun. De là je m’en vins cou­cher lan­de­main à
LIMOGES, six lieues, où j’arrêtai tout le Same­di, & y ache­tai un mulet quatre vingt dix escus-sol, & paiai pour charge de mulet de Lyon là, cinq escus, aïant esté trom­pé en cela de 4 livres ; car toutes les autres charges ne cou­tarent que trois escus & deus tiers d’escu. De Limoges à Bour­deaus on païe un escu pour çant. Le Dimanche, 26 de Novambre, je par­tis après dis­ner de Limoges, & vins cou­cher aus
CARS, cinq lieues, où il n’y avoit que Madame des-Cars. […]

Michel de Mon­taigne, Jour­nal de voyage de Michel de Mon­taigne en Ita­lie, par la Suisse et l’Allemagne en 1580 et 1581, S. Lapi (Cit­tà di Cas­tel­lo), 1889, p.561–562.

Par-ein­sin, avoit duré mon voyage 17 mois 8 jours.

Michel de Montaigne

En 1580, après la pre­mière publi­ca­tion des Essais (ne com­por­tant que les deux pre­miers livres), Mon­taigne entre­prend un long voyage vers la Suisse, l’Allemagne et l’Italie, à des fins thé­ra­peu­tiques, fai­sant haltes dans diverses villes ther­males pour soi­gner ses coliques néphré­tiques, et pour trou­ver du repos. Par­ti le 22 juin 1580 de son châ­teau de Mon­taigne (aujourd’hui sur la com­mune Saint-Michel-de-Mon­taigne en Dor­dogne), il n’y revient que le 30 novembre 1581, « Le Jeu­di, jour de St-André, der­nier Novambre ».

Ce Jour­nal, qui n’a pas de pré­ten­tion lit­té­raire, est une suc­ces­sion de notes évo­quant le par­cours de ce voyage, en décri­vant les étapes, pré­sen­tant les symp­tômes de l’auteur des Essais… Les deux pre­mières par­ties n’en ont pas été rédi­gées par Mon­taigne, mais sans doute par un secré­taire. Ce n’est qu’arrivé en Ita­lie que Mon­taigne se sai­sit de la plume et le rédige par lui-même, en ita­lien. Il ne revient à la langue fran­çaise qu’une fois de retour en France :

Ici on parle fran­cés ; ein­si je quite ce lan­gage étran­gier, duquel je me sers bien faci­le­mant, mais bien mal assû­rée­mant, n’aïant eu loi­sir, pour être tou­siours en com­pai­gnie de fran­çois, de faire nul appren­tis­sage qui vaille.

Michel de Montaigne

Au début du mois de sep­tembre 1581, alors qu’il est à Lucques (à côté de Pise), il reçoit une lettre l’informant qu’il a été nom­mé maire de Bor­deaux. Mon­taigne orga­nise donc son retour qui se fait sans pré­ci­pi­ta­tion. Après Lyon, Mon­taigne prend la direc­tion de Cler­mont-Fer­rand où il dîne le dimanche 19 novembre. Il reprend la route le len­de­main et ne men­tionne le puy de Dôme que pour signa­ler l’évacuation d’un cal­cul rénal, « une pierre assés large & plate […] ni molle ni dure.». Il fait une halte à Pont­gi­baud où il rend une courte visite à « Madame de la Fayette » mais ni sa demeure ni le temps ne lui sont agréables. Il passe la nuit à Pon­tau­mur, la der­nière de ses étapes auver­gnates avant de tra­ver­ser le Limou­sin. Ain­si, il passe une nuit à Pont-Sar­rant (Pont­char­raud?), envi­sa­geant non sans inquié­tude le tra­jet jusqu’à Limoges, ponc­tué de « che­tifves hos­tel­le­ries », où le mau­vais vin ne manque pas, sans par­ler du cli­mat rude de l’hiver, « plus aspres qu’en lieu de France ». Lon­geant Fel­le­tin, il fait ensuite halte à « Cha­stein » (le Châ­tain du Mon­teil-au-Vicomte?), puis à Sau­viat-sur-Vige avant d’atteindre Limoges, qu’il quitte le 26 novembre pour Les Cars, sa der­nière étape limousine.