Le Prieur des péni­tents rouges

Élie Berthet – 1839

Avec ce feuille­ton que l’on pour­rait qua­li­fier de fable à la morale quelque peu dis­cu­table mais à l’ironie cer­taine, Élie Ber­thet donne à voir le Limoges du milieu du XVIIIe siècle et plus par­ti­cu­liè­re­ment cette place du mar­ché, la place des Bancs, où est dres­sée la potence.
Publié dans Le Siècle en 1839, Le Prieur des péni­tents rouges met en scène Jean-Bap­tiste Moranges, mar­chand bour­geois de la ville, prieur des péni­tents rouges, ordre char­gé d’assister les condam­nés à mort, de les accom­pa­gner au lieu du sup­plice et de s’occuper de leur dépouille et qui pou­vait éga­le­ment les sau­ver. C’est jus­te­ment de cette « fonc­tion » dont va béné­fi­cier un « pauvre jeune homme » condam­né pour un vol avec effrac­tion qui a su tou­cher le prieur.

Il y a à peine cent ans...

Il y a à peine cent ans que Limoges, dont l’ancienne phy­sio­no­mie s’est pro­fon­dé­ment alté­rée, pré­sen­tait encore l’aspect d’une ville rabo­teuse et bar­bare du moyen âge. Son enceinte de murailles rui­nées et de tours lézar­dées ren­fer­mait une masse com­pacte et bizarre d’édifices noirs, inégaux, déla­brés, du milieu des­quels s’élançaient une qua­ran­taine de clo­chers et clo­che­tons, domi­nés tous par le clo­cher géant de Saint-Michel des Lions. Les mai­sons en bois lai…

Le lendemain matin...

Le len­de­main matin, à l’heure du mar­ché, une foule immense rem­plis­sait la place des Bancs. Cepen­dant on voyait que ce jour-là ce n’était pas l’espoir de vendre leurs légumes et leurs autres den­rées qui avaient atti­ré les gens de la cam­pagne dans ce lieu ordi­naire de leurs réunions : les mar­chands de toute espèce n’avaient pas éta­lé leurs éven­taires por­ta­tifs, et elles avaient eu rai­son, car à voir cette foule qui crois­sait de minute en minute, il était évi…

L’impatience...

L’impatience com­men­çait à gagner cette troupe de gens qui étaient là sur leurs jambes depuis l’aube du jour, quand tout à coup le son de la grosse cloche de Saint-Michel se fit entendre ; le condam­né sor­tait de la pri­son pour se rendre au lieu du sup­plice. Un fré­mis­se­ment de ter­reur par­cou­rut la foule ; tous les yeux se tour­nèrent spon­ta­né­ment vers la rue par laquelle devait débou­cher le cor­tège ; quelques femmes se signèrent ; puis, on se mit à écou­ler le son…

À raison de...

À rai­son de je ne sais quel pri­vi­lège, accor­dé par je ne sais quel sou­ve­rain, la congré­ga­tion des péni­tents rouges deve­nait maî­tresse du corps d’un sup­pli­cié, et aus­si­tôt que le bour­reau l’avait aban­don­né à son propre poids. Si le porte-ban­nière pou­vait tou­cher avec la croix de la confré­rie le patient encore sus­pen­du à la corde, mort ou vivant, le condam­né appar­te­nait aux péni­tents, la loi était consi­dé­rée comme satis­faite. On com­prend donc pour­quoi on pla…

— Où diable sommes-nous ?

— Où diable sommes-nous ? dit-il enfin ; ces routes me sont entiè­re­ment incon­nues, je ne me sou­cie pas de cou­cher à la belle étoile.

Le domes­tique Pierre, qui mar­chait en avant, occu­pant à la fois ses jambes et son intel­li­gence à faire le plus de che­min pos­sible, se rap­pro­cha de son maître.

— Nous sommes à l’Étang de Conore, mon­sieur, répon­dit-il en patois ; tout à l’heure, nous allons tra­ver­ser la chaus­sée de l’Étang, et les auber­gistes ne man­que­ront pas…